Cessez de relativiser les crimes de guerre

Si Alep devient une ville martyre pour quelques uns, pour d’autres elle est le signe d’une “propagande guerre des médias occidentaux”. En général, pour obtenir le bingo, il suffit d’ajouter “la guerre, c’est toujours horrible”.

Évidemment, la guerre est horrible parce qu’il s’agit de gens qui s’entretuent. Néanmoins, toutes les guerres ne sont pas comparables. On ne peut pas comparer la guerre la plus courte du monde (L’attaque de Zanzibar par les Anglais qui a duré moins de quarante minutes) avec la guerre en Syrie (qui certes dure depuis bientôt six ans maintenant).

Concentrons-nous sur un cas plus pratique en comparant deux situations. Un militaire A tue le militaire B du camp opposé dans un affrontement et un militaire C tue volontairement un civil D qui n’était pas impliqué dans les combats. On constate que les deux situations ne sont pas tout à fait comparables. Dans la première situation, il s’agit de légitime défense alors que dans la deuxième, nous avons affaire à un homicide volontaire. B et D sont tous les deux des victimes de la guerre mais avec une différence notable, l’un est victime d’un meurtre. Il a été tué alors qu’il ne constituait pas un obstacle puisqu’il n’était pas partie prenante. Pour cette raison, condamner C devient primordial car la guerre ne doit pas justifier toutes les atrocités. Ce qui inclue notamment les violences sexuelles comme les viols dont les femmes et les enfants sont souvent victimes en période de guerre. Si on veut limiter l’horreur du conflit, il faut que les auteurs d’exaction soient jugés et purgent leur peine. En 1625, Hugo Grotius faisait déjà ce constant dans son ouvrage intitulé le Droit de la Guerre et de la Paix paru en 1625:

« Quant à moi, convaincu, par les considérations que je viens d’exposer, de l’existence d’un droit commun à tous les peuples, et servant soit pour la guerre, soit dans la guerre, j’ai eu de nombreuses et graves raisons pour me déterminer à écrire sur ce sujet. Je voyais dans l’univers chrétien une débauche de guerre qui eût fait honte même aux nations barbares : pour des causes légères ou sans motifs on courait aux armes, et lorsqu’on les avait une fois prise, on n’observait plus aucun respect ni du droit divin, ni du droit humain, comme si, en vertu d’une loi générale, la fureur avait été déchaînée sur la voie de tous les crimes. »

Horrifié par les horreurs qui ont eu lieu lors des guerres de religion en Europe, il insiste sur la nécessité d’un Droit de la guerre dans le troisième ouvrage de son opus pour empêcher que les soldats massacrent et détruisent tout sur leur passage. Aujourd’hui, c’est la Cour Pénale Internationale (CPI) qui est en charge d’enquêter contre les crimes de guerre. Elle s’occupe aussi des crimes contre l’humanité, c’est à dire des crimes tellement grands par leur intensité (comme des génocides) qu’on juge qu’ils sont une atteinte à l’espèce humaine toute entière. Dans ce cas présent, des tribunaux spéciaux comme ceux pour le Rwanda ou la Yougoslavie sont mis en place pour juger les coupables. Malheureusement, les procédures ont parfois du mal à avancer car les Etats rechignent à financer ces infrastructures comme l’a souligné l’ONU en 2015.

Évidemment, les parties prenantes des conflits se cachent parfois au milieu des civils pour éviter les bombardements. C’est ce que point le journal affilié au parti de gauche, le vent se lève, dans un article rédigé par Raphaël Sandro:

Ils mettent en avant le bombardement d’hôpitaux sans préciser le fait que les djihadistes utilisent régulièrement écoles et hôpitaux comme entrepôts d’armes ou bases d’opération. Le bombardement de l’hôpital de Mossoul, utilisé comme base par Daesh, par les Américains a d’ailleurs été passé sous silence par les média français [11]. Et comment expliquer la focalisation sur Alep alors qu’en ce moment même l’Arabie Saoudite bombarde massivement le Yémen, avec l’appui des Américains, pour écraser les rebelles chiites ?

Un partisan du journal va même plus loin sur la page facebook saluant l’efficacité de la stratégie russe qu’il compare au blitz. Suite au pilonnage de tout un secteur, la zone ennemie devient entièrement rasée, devenant ainsi plus facile de se rendre maître des lieux. Sauf que non, cela ne marche pas comme ça. Si j’ai un conflit de voisinage avec la maisonnée d’à côté, cela ne justifie pas que je massacre toute la famille y résidant. C’est une solution efficace pour résoudre mon problème de voisinage mais tout le monde conviendra qu’elle est inappropriée. Il en est de même pour les bombardements russes qui comprennent des barils incendiaires et des armes à sous munition, affectant particulièrement les civils. L’action russe ne se situe pas dans un principe de “juste proportion de la réplique”. L’action russe tue beaucoup plus de personnes que le mal qu’elle veut combattre et notamment des civils parfaitement innocents.

Quand on traite d’un fait, il est bien de se renseigner et de comprendre la langue dans laquelle l’article est écrit. Le journaliste du guardian dit bien que l’hôpital était utilisé comme centre de commandement par ISIS et qu’il n’était pas certain que des civils étaient encore soignés dans l’hôpital. Il parle aussi de “frappe précise”, ce qui est différent de la méthode russe consistant à raser l’hôpital en entier. Enfin, le Colonel John L. Dorrian, porte-parole de l’opération Inherent Resolve, a déclaré qu’a priori, aucune présence civile n’avait été observée. Pour cette raison, il n’y aurait aucune raison d’affirmer qu’il y ait eu des victimes civiles. Bien sûr, on se souvient tous de l’hôpital de MSF victime de bombardements par l’OTAN en Afghanistan et on doit condamner ce genre d’atrocité avec force. Néanmoins, on observe clairement la différence de de démarche entre les USA à Mossoul et les Russes à Alep.

Si on veut que justice soit rendue, il est important de pointer du doigt les exactions et de demander que toutes les procédures nécessaires soient menées. On ne rendra pas justice aux familles d’Alep tuées dans les bombardements ou aux femmes violées de RDC en disant “ah, la guerre c’est horrible”. On ne fera qu’accroître le fatalisme en étant aussi relativiste donnant ainsi carte blanche pour tuer. L’action collective est plus nécessaire que jamais pour dénoncer les exactions et demander à ce qu’elles soient jugées. Nous devons dénoncer ce qui se passe en Syrie, Au Yémen, au Soudan du Sud et en Birmanie.

Depuis 2011, nous avons laissé carte blanche à Assad pour massacrer son peuple. Nous avons laissé l’Arabie Saoudite en échange d’un modeste soutien à quelques groupes rebelles syriens et de la lutte contre AQPA (Al Quaida dans la péninsule arabique) massacrer les Yéménites comme elles l’entendaient. Cette inaction de la communauté internationale n’a pas été entendue que par ces deux régimes sanguinaires. Au Soudan du Sud, les impétrants ont bien compris aussi qu’ils n’avaient aucun souci à se faire. En Birmanie, le pouvoir en place a bien compris qu’il pouvait mener à bien son projet de génocide des Rohyingas (minorité musulmane du pays). Nous devons cesser de relativiser pour que cela continue. Nous ne pouvons plus nous taire. Quelque soit les enjeux géopolitiques ou stratégiques, nous devons élever la voix. Ce qui importe en priorité est d’abord la vie des innocents qui n’ont rien demandé.

Pour ceux qui veulent creuser plus en détail le sujet du conflit syrien, le billet de Julien Salingue intitulé “Massacres à Alep : lettre à un « camarade » qui s’obstine à justifier l’injustifiable“.

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