revenu universel et multiplicateur

Dans sa vidéo sur le revenu universel (ou revenu de base), heu?reka avance l’idée que cette mesure s’autofinance en raison du fonctionnement en circuit de l’économie à 2:06. L’idée étant qu’on peut emprunter pour injecter l’argent nécessaire au revenu de base une fois qui sera auto-financé par la suite car les acteurs bénéficieront de cet argent supplémentaire pour mener des transactions.

Ce raisonnement me paraît simpliste car il ignore la logique du multiplicateur keynésien. Ce dernier est redevenu d’actualité lors de la présentation du programme de Mélenchon puisqu’il veut relancer l’économie par une politique budgétaire expansionniste. Vous pouvez référer au très bon article du monde sur le sujet.

Pour résumer l’idée du multiplicateur, l’idée est la suivante: Soit 1 euro de dépense publique qui sera 1€ de recette pour les gens qui vont recevoir cette dépense. Il ne faut pas oublier que les dépenses des uns sont les revenus des autres. Imaginons que chaque individu épargne 20% et en dépense 80%. Pour 1€ de dépense publique, on aura 80 centimes qui seront dépensés. Ensuite, 80% de ces 80 centimes seront à nouveau dépensés soit 6.64 centimes et ainsi de suite. Pour ceux qui ont fait un peu de mathématiques, on a une suite géométrique de premier terme 1 et de raison 0,2. La somme est convergente vers une limite de 5. Ainsi dans notre exemple, 1 euro dépensé engendre 5 euros de transactions. En pratique, le multiplicateur est très difficile à estimer comme expliqué dans l’article du monde cité plus haut.

Reprenons l’idée exposée par heu?reka, celui d’un revenu de base entièrement financé par l’endettement public. Celui-ci va engendrer des transactions qui seront en partie taxées. C’est là que l’État va pouvoir récupérer une partie de la dépense publique supplémentaire qui découle de la mise en place du revenu de base. J’insiste sur le fait qu’il s’agit d’une partie et non de la totalité. Prenons le cas où l’effet du multiplicateur est favorable: pas d’effet d’éviction par le taux d’intérêt ni non plus d’effet d’éviction par le taux de change. Sur le marché des biens, nous avons l’équation suivante:

\( Y = C + I + G \)

Soit Y pour la production,C pour la consommation, I pour l’investissement privé et G pour la dépense publique. Il s’agit d’une identité comptable de l’approche de la production par les emplois en économie fermée. Les emplois sont forcément égaux aux ressources d’un point de vue comptable. Maintenant, ajoutons une hypothèse extrêmement simple (beaucoup plus que la vraie vie):

Soit la consommation qui est une fonction suivante du revenu disponible:

\(C = c(1-t)Y\)

Notre petit c est la propension marginale à consommer en fonction du revenu disponible. C’est la part du revenu disponible supplémentaire qui va être consommée. t est le taux de prélèvement obligatoire et Y est la production. Évidemment t est compris entre 0 et 1 puisque c’est un taux.

Cette hypothèse nous permet de calculer le multiplicateur keynésien:

\(dY=c(1-t)dY+dG\)

Nous obtenons la valeur suivante du multiplicateur:

\(dY=\frac{dG}{1-c(1-t)}\)

Vous noterez que la hausse des prélèvements obligatoires sera égale à \(t\times dY\).

dY est la variation du revenu. Or on constatera toujours que la hausse des prélèvements obligatoires ne compensera pas la hausse de la dépense publique. dG est la variation de la dépense publique. Démonstration:

\(tdY < dG\)

 

\(\Leftrightarrow t\frac{dG}{1-c(1-t)}< dG\)

 

\(\Leftrightarrow t < 1-c(1-t)\)

 

\(\Leftrightarrow t < 1\)

Ce qui est toujours vrai par définition puisque t est strictement supérieur à 0 et strictement inférieur à 1. L’Etat ne taxe pas tout. Ce qu’affirme heu?reka sur l’autofinancement du revenu de base est donc absolument impossible.

Néanmoins, le théorème d’Haavelmo (1945) nous rappelle qu’en économie fermée sans effet d’éviction, le multiplicateur d’une dépense publique entièrement financée par l’impôt est de 1. Dans ce cas, le revenu universel entièrement financé par l’impôt aurait toujours un effet modeste de relance sur l’économie. ainsi, un gouvernement qui connaîtrait parfaitement le multiplicateur pourrait procéder à un arbitrage entre financement par l’endettement et financement par l’impôt lors de la mise en place du revenu universel. Une partie serait alors financée par l’effet multiplicateur et l’autre par une hausse des impôts.

Il est impératif aussi de nuancer l’effet multiplicateur exposé ici. Certes, on peut considérer que l’effet d’éviction financière est nul vu le quantitative easing qui a créé un effet de trappe à liquidité. Les taux d’intérêt sont faibles et les liquidités abondantes (une masse d’argent est disponible pour financer l’investissement en cas de reprise de l’activité).

Par contre, l’économie française est bien ouverte sur l’extérieure. Une partie de la consommation est tournée vers les importations. Il s’agit d’une fuite de l’économie du pays vers l’extérieur. Cela amoindrit nécessairement l’effet du multiplicateur.

Enfin, la mécanique du multiplicateur fonctionne à court terme. Pour que la dynamique perdure, il faut que les transactions se maintiennent à long terme. Imaginons que l’État commande des bateaux de guerre. Un chantier de construction naval est bâti, les bateaux à leur tour sont construits dans le chantier. Beaucoup d’activité économique est générée autour du chantier car tous les salariés qui y participent vont consommer. Néanmoins, comme vous pouvez le deviner, la dynamique dure tant qu’il y a des commandes. S’il n’y a plus de bateau à construire, tout s’écroule.

Les infrastructures devenant rapidement inutiles portent le nom « d’éléphant blanc ». C’est un thème qui ressort souvent pour les infrastructures olympiques qui sont des gâchis de ressource. Le cas des prestations en espèce diffère car il s’agit de versements directs au ménage. Néanmoins, le problème est similaire. L’effet des versements en espèce s’estompent à terme et il faudra réinjecter des sous dans la machine.

On notera donc que si l’effet à court terme est identique (effet du multiplicateur keynésien), celui à long terme va différer en fonction de la productivité engendrée par l’utilisation de cet argent. Il est important de souligner que demande et offre ne sont pas strictement cloisonnées (comme hélas on l’enseigne souvent aux étudiants en licence d’économie pour simplifier). Imaginons que suite à un plan de relance de par la dépense publique, les entreprises investissent pour répondre aux commandes. Elles vont investir dans du matériel dernier cri qui sera susceptible d’apporter des gains de productivité. Le gain ne sera pas entièrement nul à long terme. De plus, les prix peuvent être coûteux à ajuster, ce qui complique les mécaniques d’ajustement à long terme (lire ici une explication sur les « coûts de catalogue » et les « prix visqueux »).

En 2011, trois économistes de l’OFCE (Jérôme Creel, Eric Heyer et Mathieu Plane) ont essayé d’évaluer les valeurs des multiplicateurs pour différents types de dépense en fonction des horizons temporels.
multiplicateurs
Graphique extrait de l’étude de Creel, Heyer et Plane (2011)

Ils différencient trois étapes différentes du « cycle », c’est à dire une fluctuation de la croissance économique d’un pays. L’économie d’un pays sera en haut, en bas ou au milieu d’un cycle. Une économie en haut de cycle est dans une situation où les facteurs de production sont proches du plein emploi (que l’on mesure par la « production potentielle« ). Tout choc (variation importante) positif de la demande entraînera des tensions inflationnistes car les entreprises ne seront pas en état de produire rapidement pour répondre au surcroît de demande. Cette hausse de demande peut être aussi satisfaite par les importations:

Dans le cas d’une relance budgétaire en haut de cycle, l’impact inflationniste annulera progressivement, via le creusement du déficit commercial, les effets positifs de la relance. À l’inverse, une politique de relance en bas de cycle sera durablement efficace car non inflationniste,le chômage structurel baissant avec le chômage effectif. (Creel, Heyer et Plane, 2011)
Ce qui nous intéresse plus particulièrement dans le graphique plus haut, ce sont les « prestations sociales en espèce » qui ont un effet multiplicateur semblable au revenu universel. Voilà les différentes valeurs du multiplicateur des « prestations sociales en espèce » selon Creel et al. (2011):
 1 an  5 ans  10 ans
 Bas de cycle  1,0  1,1  1,3
 Milieu de cycle  1,0  0,9  0,5
 Haut de cycle  1,0  0,8  0

Je n’ai pas de réelle explication pour la croissance du multiplicateur en bas de cycle dans le temps dans l’étude de l’OFCE. Il est à rappeler que les estimations sont à prendre avec des pincettes. Ce qui est intéressant à retenir ce sont les mécanismes qui peuvent faire baisser la valeur du multiplicateur dans le temps (si la hausse de la demande est grignotée par l’inflation) et la différence d’efficacité en fonction de la position dans le cycle.

Selon Creel et al. (2011), l’économie française était en bas de cycle. La situation n’a pas changé cinq après puisque selon l’OFCE, l’écart de production (ouput gap) était toujours négatif en octobre 2016 (page 38). En clair, ce serait bon le moment pour augmenter les « prestations sociales versées en espèce » puisque l’effet multiplicateur est maximum.

En conclusion, le revenu universel ne s’autofinance pas. Un effet multiplicateur modéré et amplifié par la situation de sous-emploi en France permet d’en financer une partie. Ce qui laisse de la marge pour augmenter les impôts ou couper dans d’autres dépenses publiques (si le versement de l’aide est automatique, certains fonctionnaires affectés à la vérification des critères pour certaines aides ne seront plus utiles par exemple).

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