Qui a hacké qui à coup de communication vaseuse?

Le vidéaste Raj alias autodisciple a sorti un film sur son séjour à Bruxelles où il a accompagné Lætitia Nadji (née Birbes), vidéaste qui tient la chaîne « Le Corps, la maison et l’esprit » sur youtube. Mme Nadij avait accepté une offre de youtube pour interviewer Jean-Claude Juncker, président de la commission européenne. La vidéaste s’est plainte de pressions venant de youtube pour censurer ses questions. Raj qui l’accompagnait pour filmer en coulisse, a monté un petit film à ce sujet. Ce que youtube ne sait pas, c’est que Raj est ami d’un des membres de l’équipe d’Osons Causer, une chaîne youtube qui revendique une ligne de gauche très critique de l’Union Européenne (comme un certain homme politique à qu’il est fait référence au début du reportage). Ce film s’intitule modestement « Pardon Youtube. Comment on a hacké Google et la Commission européenne.  » sous titré  » NOTRE FILM SECRET. »

Il est utile de préciser que youtube agissait dans le cadre d’un partenariat avec la commission européenne (notamment à travers sa plateforme de discussion « debating europe ») et la chaîne euronews. Point très important, cette interview est le lendemain du discours qui donne les grands axes de politique

Pour les connaisseurs, cela rappelle une opération de communication très bien ficelée: l’interview youtube du président Barack Obama des Etats-Unis (pour 16 jours encore au moment où j’écris ces lignes).

Exactement, le même format, trois youtubeurs en vue vinrent interviewer le président américain. Celui-ci, fidèle à lui-même, en bon communicant, a pu montrer très bien qu’il était un type cool et classe. Le tout conclu par un selfie en présence de tous les youtubeurs qui l’ont interviewé. Les interviews ont abordé des thématiques de politiques classiques (assouplissement de l’embargo cubain, frais d’inscriptions à l’université, les contrôles aux faciès visant les Afro-américains, etc…). Bien sûr, il y eut des moments décalés par rapport à une interview classique qu’on aurait trouvé bizarre à la télé.

Si vous avez une heure devant vous, l’interview est à regarder ici.

Les deux autres vidéastes qui s’entretiennent avec M. Junker sont Jonas Ems, un Allemand, et Lukazs Jakóbian, un Polonais. Il est intéressant de voir les thèmes abordés par les deux autres interviewers:

  • Jonas Ems: sens de la construction européenne, mariage gay, question des réfugiés, place de l’identité dans l’Europe et vivre ensemble, chômage des jeunes, et dernière question sur 3 messages que la génération de Juncker pourrait adresser à celle du vidéaste allemand.
  • Lukazs Jakóbian: pires critiques entendues, pire erreur politique à admettre, comment rendre l’Europe plus accessible aux jeunes, pourquoi avoir dit que l’Europe n’était pas en forme dans le discours sur l’état de l’Union Européenne et enfin quels avantages dans la vie privée d’être président de l’UE?

Comme vous pouvez le voir, le vidéaste allemand s’est positionné sur le schéma d’une interview politique assez classique avec des questions générales sur des grands thèmes. Dans l’ensemble, il s’agit de terrains où l’UE est plutôt en difficulté et a montré son incapacité à les résoudre (typiquement la crise des réfugiés et les questions économiques). A l’inverse, le vidéaste polonais la joue clairement en mode talk-show décontracté. Ce sont finalement là des interviews pas très différentes de ce que l’on peut voir à la télévision …

Histoire de ne pas faire cliché, on a un Allemand sérieux, une Française pugnace et un Polonais décontracté. Comparons les questions de Jonas et Lukazs à celles de Lætitia:  l’impuissance de la commission européenne à réguler les perturbateurs endocriniens face aux lobbys, la nomination de Barroso à Goldman Sachs qui expliquerait le fait qu’il ait mené une politique favorable au lobby bancaire, les taxes rulings luxembourgeois décidés quand Jean-Claude Junker était lui-même premier ministre du Luxembourg et enfin le traité de libre-échange UE-USA dit TAFTA (ou TTIP) qui porte le sceau des lobbys à la solde des multinationales.

Ces questions sont beaucoup plus spécifiques que celle des autres vidéastes. Elles portent sur des thèmes moins grand public que celles des deux autres vidéastes et elles demandent des connaissances techniques (il faut savoir ce qu’est un perturbateur endocrinien ou un tax ruling).  On note aussi la forme beaucoup plus directe qui amène à la confrontation avec l’interviewé. Enfin les questions sont dirigées par le même fil directeur:  les lobbys à la solde des multinationales. Ce qui rappelle étrangement une autre vidéo d’osons causer.

La vidéo ci-dessus est fouillée et intéressante. Le seul bémol que j’aurais à souligner est que ces dix faits sont connus grâce à la transparence existant dans l’UE. Si on devait une faire une comparaison avec la France, il serait difficile de faire une vidéo similaire puisqu’on ne disposerait pas de toutes les informations faute de transparence.

Et en ce qui concerne le film? J’ai écris un gros pavé mais je n’ai toujours pas parlé du cœur de la polémique!

Je dois avouer au début quand j’ai vu le film, je me suis dit quel courage ils ont eu et ça m’a galvanisé. Puis, j’ai vu la vidéo de Guilhem Malissen.

Les dix premières minutes ont peu d’intérêt et comportent des attaques personnelles qui ne nous intéressent pas ici. Par contre, la deuxième partie constituant un véritable exercice critique est très pertinente. Guilhem souligne que le club des cinq est parti avec une idée en tête dans une démarche de croyant. Ils ont été guidé par leur biais de confirmation et quoi que fasse youtube (pressions, contrat, champagne dans la chambre, etc…), c’était forcément pour leur nuire. Ce qui m’a rappelé une vidéo d’hygiène mentale sur un documentaire sur une diapositive d’une photo d’extraterrestre qui s’est avérée être celle d’une momie.

On retrouve une idée fixe qui guide la démarche et le cherry picking qui consiste à sélectionner uniquement les éléments allant dans le sens des documentaristes. Le tout alimenté d’une bonne sauce marketing.

Les pressions qu’a subi Mme Nadij sont évidemment indéniables. Les motifs ne sont pas toujours clairs. Est-ce que la question sur les tax rulings luxembourgeois révélés par l’affaire luxleaks pose problème parce qu’elle cite apple (jetant l’opprobre sur les sociétés dans la technologie) ou pour avoir abordé l’enjeu des accords fiscaux en lui-même? Néanmoins, les compères savaient parfaitement qu’il s’agissait d’une opération de communication voulue par la commission européenne et youtube. Connaissant le format américain et le cliché du jeune « youtuber » décontracté qui plaît aux jeunes, ils savaient parfaitement que c’était une interview dans une ambiance bon enfant qui était attendue. Il s’avère que finalement, des questions présentant des attaques frontales sont avancées. Forcément, ça coince car ça ne correspond pas au style de la maison. L’interview n’était pas menée dans le cadre de Cash Investigation mais dans une initiative de la commission européenne elle-même …

Enfin, on ne peut pas dire que Jean-Claude Junker était déstabilisé par les questions de la vidéaste française. Les réponses sur les perturbateurs endocriniens et Barroso sont convenues. En ce qui concerne les tax rulings il lui répond de regarder du côté de la France laissant bouche bée la vidéaste. Enfin, il va même jusqu’à la troller en lui répondant que les bandits et les braconniers font les meilleurs policiers …

L’histoire du contrat ne tient pas face au rasoir d’Occam. Mme Nadij avait déjà participé à une action de youtube à Roubaix. La soirée a été organisée par youtube suite à cette initiative où ils ont travaillé ensemble. C’est dans ce contexte-là qu’a été annoncé le contrat? En quoi ce serait une tentative de l’acheter et pas une continuité de cette initiative passée menée en partenariat avec la plateforme de vidéos? Néanmoins, le refus du contrat est compréhensible. Si elle n’apprécie pas les méthodes de travail de youtube et qu’elle préfère travailler avec des organisations plus proches de ses valeurs telles des ONG ou un moteur de recherche qui finance des initiatives écologiques comme ecosia, pourquoi pas. C’est son choix et il est tout à fait respectable.

Ce qui est dommage, c’est qu’elle n’aille pas plus loin dans sa volonté de mener des alternatives. Comme le fait remarquer un commentaire sur la page  facebook d’osons causer:

C'est quand même marrant que le film soit dispo sur... Youtube.

Ce qui rejoint un point souligné par Guilhem Malissen, l’écho médiatique sert youtube. Les articles des inrocks, de libération et même de télérama (orienté principalement vers la télévision) parlent d’un film disponible sur la plateforme vidéo d’alphabet (la société mère qui possède google). Si le film n’est certes pas monétisé, la hausse de notoriété des vidéastes apprentis documentaristes est certaine.  Par effet de ruissellement, cela contribuera augmenter les vues des autres vidéos de leur chaîne qui sont monétisées. Soyons honnêtes, il s’agit d’un bon coup de pub. Anti-système mais pas trop quand même. La youtube money, c’est bien. Nos croisés anti-google prêts à dénoncer son lobby néfaste ramènent encore plus d’audimat sur youtube contribuant à remplir les poches d’alphabet …

Qu’ils aillent jusqu’au bout en hébergeant eux-mêmes leurs vidéos.

Néanmoins, il faut un certain cran quand on n’a pas d’expérience pour envoyer des piques bien senties à Monsieur Juncker.  L’attaquer sur le secret des négociations entourant les traités de libre-échange (qui avait été l’objet de passe d’armes avec Martin Schulz et Alexis Tsipras, respectivement chefs du Parti Socialiste Européen et de la Gauche Unitaire Européenne lors des élections européennes de  2014 ) et les accords fiscaux avantageux à de grandes entreprises est loin de me déplaire. Pourrir une opération de communication bien huilée, pourquoi pas, cela peut être très drôle. Et c’est courageux car les pressions sont fortes pour que ça aille dans le sens prédéfini à l’avance. Néanmoins, c’est bien de savoir balayer devant sa porte. Si soit-même on engendre un énorme ramdam pour un éléphant qui accouche du souris et qu’on fait un clin d’œil à un homme politique qui adore les opérations de communication pour lisser son image (telle une interview dans un journal people pour parler de régime au quinoa), on n’est guère mieux placer pour donner des leçons. Il  ne s’agit pas là d’un argumentum tu quoque mais simplement de faire preuve d’intégrité morale dans son engagement militant. Lorsque l’on veut dénoncer le manque d’honnêteté de ses adversaires, cela en devient crucial. Ce film est une belle occasion ratée de faire un documentaire sur les coulisses de cette interview alors que ça aurait pu être intéressant. Il est dommage que le manque de diversité ne soit pas plus creusé (comme l’absence de personnes racisées). Il aurait été intéressant de voir combien de personnes croisées dans le bâtiment de la commission viennent du collège de l’Europe (école privée très chère). En conclusion, on regrettera que ce film n’est pas un travail d’esprit critique expliquant ce qui se passe dans les coulisses d’une opération de communication.

3 comments
  1. C’est quoi cette énorme et grotesque attaque ad hominem?

    Quelqu’un qui critique youtube ne peut pas le faire sur youtube? Et doit forcément le faire en dehors de la plate-forme. C’est complètement absurde.

    Le but de la critique n’est pas de faire un coup de gueule et de se barrer, le but de la critique est de vouloir que ce qui se voit critiquer S’AMELIORE!! Et il faut pas être fin observateur pour comprendre que les critiques les plus acerbes de youtube émanent des youtubeurs, et pas d’ailleurs.
    D’ailleurs Laetitia le dit elle même dans sa vidéo : https://youtu.be/7y-xS_EB3QI?t=5m33s
    « Ce que je voudrais c’est que youtube s’engage publiquement à ne plus jamais influencer, menacer et instrumentaliser les youtubeurs parce que ce n’est pas l’image que l’on se fait de youtube »

    C’est bien parce que les youtubeurs sont ATTACHES à youtube qu’ils voudraient voir youtube s’améliorer, arrêter de déconner avec les algorithmes, repenser les youtube heroes, et par dessus le marché ne pas restreindre la liberté d’expressions des youtubeurs. Dans quel univers est-ce qu’une critique ne peut pas être recevable si elle n’est pas conforme à nos actes?
    Il faut arrêter avec ces absurdités du : Si tu n’aimes pas la France tu n’as qu’à la quitter, si tu n’aimes pas internet tel qu’il est tu n’as qu’à arrêter d’utiliser internet.

    Schopenhauer citait en tant qu’argument fallacieux dans son ouvrage « l’art d’avoir toujours raison »
    « s’il soutient qu’il ne fait pas bon vivre à Berlin, on peut rétorquer : « Pourquoi ne prends-tu pas le premier express pour la quitter ? » »
    Ce n’est pas une bonne idée d’aller puiser ses inspirations dans les commentaires facebook.

    Quand à dire « Qu’ils aillent jusqu’au bout en hébergeant eux-mêmes leurs vidéos. »
    Franchement?? Est-ce vraiment un troll utile?
    Youtube s’est également imposé comme un mastodonte dans le milieu des médias d’internet au point qu’il parait impensable même aux autres youtubeurs qui désespèrent de voir youtube se reprendre, de changer de plateforme.
    https://youtu.be/TqIA_kDNUXs?t=10m50s

    Finalement de tout cet article la seule chose que j’en retire c’est que je suis d’accord sur le fait que Juncker n’a pas été déstabilisé d’un yota, qu’il a au contraire été brillant par sa rhétorique face à une youtubeuse inexpérimentée dans le domaine du journalisme.

    Tout le reste est assez malhonnête sur la façon de confondre en permanence le documentaire avec les actes des vidéastes.
    « Lorsque l’on veut dénoncer le manque d’honnêteté de ses adversaires, cela en devient crucial. »

    Tu peux donc commencer par toi, et tu comprendras peut être qu’on puisse faire des erreurs sans pour autant se voir retirer le droit de critique.

    • Je n’ai jamais dit qu’on ne pouvait pas critiquer youtube en étant sur youtube (évite l’argumentum ad odium donc 🙂 ). Par contre, si on présente comme opposant à youtube (surtout à son business) et qu’on bénéficie de ses services, c’est un peu hypocrite (légèrement). Cela n’a rien d’une attaque ad hominem, je souligne juste le manque de cohérence.

      Ensuite, on arrive au coeur du sujet. Laetitia Nadij participait en connaissance de cause à une opération de cause à une opération de communication. Si elle n’adhérait pas au principe, elle n’y avait pas qu’à participer. Enfin, attendre d’une entreprise qu’elle s’engage gentiment à ne pas faire de partenariat qui vont lui rapporter des sous, c’est illusoire. Le propre d’une entreprise, c’est de faire du profit. Et parmi les produits que vend youtube, il y a les opérations de communication. Ce point est là est bien expliqué par la vidéo de la chaîne raisonnance:

      Dans quel univers est-ce qu’une critique ne peut pas être recevable si elle n’est pas conforme à nos actes?
      Il faut arrêter avec ces absurdités du : Si tu n’aimes pas la France tu n’as qu’à la quitter, si tu n’aimes pas internet tel qu’il est tu n’as qu’à arrêter d’utiliser internet.

      Argumentum ad odium complet. Cela n’a rien à voir avec ce que j’ai dit. C’est hallucinant de s’exciter juste sur une phrase qui est une blague. En ce qui concerne les entreprises, on a parfaitement le choix …
      Si je suis contre la malbouffe et les conditions managériales au sein de McDo, ce n’est pas cohérent que j’aille chez eux.
      Et je suis prêt à assumer des coûts pour être cohérent avec mon idéologie: manger bio (ce qui me coûte cher), recycler, héberger tout sur mon serveur dédié, utiliser les logiciels libres, etc…

      La comparaison avec Schopenhauer ne tient pas. Il y a une différence entre quelqu’un qui est astreint à Berlin et quelqu’un qui a le choix d’un acte de consommation. Et ce que je soulignais, c’était qu’au final, le club des cinq agit dans le sens des intérêts de youtube. Les médias plus traditionnels parlent de youtube, ce qui envoie un message simple: « l’actualité est sur youtube ». Les gens qui ne connaissaient pas ces vidéastes vont s’y intéresser à la lecture de ces articles, ce qui va contribuer à amener un nouvel audimat sur youtube. Mon point, il était là.

      Personnellement, les complaintes de youtubeur comme absol ne m’inspirent que peu d’empathie. Ils râlent pour faire parler d’eux, faire de l’audimat mais ils ne changent rien et vont continuer leurs vidéos tranquilles sur la plateforme.

      Tout le reste est assez malhonnête sur la façon de confondre en permanence le documentaire avec les actes des vidéastes.
      « Lorsque l’on veut dénoncer le manque d’honnêteté de ses adversaires, cela en devient crucial. »

      Tu peux donc commencer par toi, et tu comprendras peut être qu’on puisse faire des erreurs sans pour autant se voir retirer le droit de critique.

      C’est une énorme blague que ce tu dis là. J’ai parlé une seule fois de leurs actes pour les charrier et tu dis que c’est là le coeur de mon article? Tu te moques du monde. J’ai basé tout mon article sur leurs arguments. C’est juste à la fin où j’explique qu’ils servent les intérêts de youtube par leur buzz puisqu’ils attirent des vues sur la plateforme. J’en profite pour faire une blague en disant que s’ils sont cohérents et qu’ils veulent aller jusqu’au bout, ils n’ont qu’à auto-héberger leurs vidéos. Cela ce voit que c’est une phrase qui est une boutade et qu’il y a surement plein d’autres problèmes techniques qui gênent cette démarche. La force de youtube, ce sont les vidéos suggérées et les tendances, c’est ça qui renforce leur entreprise. Comme tout réseau social, youtube est un bien club (plus on est nombreux dessus, plus le gain à utiliser cette plateforme est grande).

      En conclusion, je trouve ton attaque déplacée car mon article est parfaitement factuel. Je n’ai déformé aucun propos. Je n’ai menti sur rien. Ma démarche est honnête. Prendre une boutade hors contexte et faire un pavé dessus pour essayer de me discréditer, c’est ridicule. Je commence à avoir l’habitude. Les partisans du raptor dissident avaient la même technique.

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