Caljbeut, un cas d’école de fausse objectivité

J’ai hésité avant d’écrire cet article car le personnage grossier de Caljbeut me paraissait beaucoup plus fade que celui du raptor dissident qui dissimulait une stratégie plus complexe. Néanmoins, sa dernière vidéo sur le viol de Théo est un cas d’école sur lequel il est intéressant de s’y attarder.

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Au début de la vidéo, rien de nouveau sous le soleil, Caljbeut énumère les faits avec quelques jugements de valeurs (sur « les racailles de banlieues » ou encore « les socialos et les républicains qui crucifient les flics »). Déjà, on n’a pas du suivre la même actualité car je n’ai pas vu foule d’hommes politiques au PS et à LR critiquer les policiers mais bon … Caljbeut oppose LR et le PS au front national « qui prend fait et cause pour la police ». La vision réductrice exposée traduit déjà un certain angle idéologique.

Pourquoi pas, il a le droit d’avoir son avis. Ce qui est plus dérangeant, c’est quand il affirme « de mon côté, je vais essayer d’analyser mon article de façon aussi neutre que possible ». Là, on a envie de s’étrangler. Dans son énumération des faits, il ne se prive pas d’insulter les gens de banlieues et il présente le débat de façon ultra-partisane entre pro-flics (le FN) et les anti-flics (LR et PS). On ne peut pas réellement parler de neutralité … Le parti pris est clair et net, absolument sans équivoque. Le message implicite est clair aussi: « si vous soutenez les flics, vous êtes sur la même ligne que le FN ». On pourrait tout à fait présenter le débat différemment en expliquant que les jeunes de banlieue excédés s’en sont pris aux forces de l’ordre qu’ils jugent responsable de ce qui est arrivé à Théo. Ou encore que le débat est entre ceux qui reconnaissent la réalité des violences policières et ceux qui ne la reconnaissent pas. Depuis quand condamner les violences policières serait-il « vouloir crucifier les flics? »

On peut ajouter aussi que la posture que Caljbeut veut adopter, celle de la neutralité est elle-même illusoire. La neutralité n’est pas une garantie de justice de votre point de vue:

Si vous êtes neutre dans les situations d’injustice, vous avez choisi le côté de l’oppresseur. Si un éléphant a sa patte sur la queue d’une souris et vous dites que vous êtes neutre, la souris n’appréciera pas votre neutralité. Desmond Tutu

Par votre façon d’être, vous avez un parti pris notamment en choisissant l’angle d’attaque d’un sujet. Le débat objectivité vs subjectivité est un marronnier du journalisme. Il y a d’un côté une tendance de vouloir présenter objectivement les faits avec le moins parti pris possible. De l’autre, les détracteurs de cette approche jugent que vouloir la neutralité pour l’objectivité est illusoire. Ce n’est ni une garantie de justice (cf Desmond Tutu) ni une garantie que votre façon de traiter le sujet est neutre (cf Caljbeut). Lewis Wallace, journaliste américain, a récemment soutenu cette position:

Neutrality isn’t real: Neutrality is impossible for me, and you should admit that it is for you, too. As a member of a marginalized community (I am transgender), I’ve never had the opportunity to pretend I can be “neutral.” After years of silence/denial about our existence, the media has finally picked up trans stories, but the nature of the debate is over whether or not we should be allowed to live and participate in society, use public facilities and expect not to be harassed, fired or even killed. Obviously, I can’t be neutral or centrist in a debate over my own humanity. The idea that I don’t have a right to exist is not an opinion, it is a falsehood. On that note, can people of color be expected to give credence to “both sides” of a dispute with a white supremacist, a person who holds unscientific and morally reprehensible views on the very nature of being human? Should any of us do that? Final note here, the “center” that is viewed as neutral can and does shift; studying the history of journalism is a great help in understanding how centrism is more a marketing tactic to reach broad audiences than actual neutrality. Many of the journalists who’ve told the truth in key historical moments have been outliers and members of an opposition, here and in other countries. And right now, as norms of government shift toward a “post-fact” framework, I’d argue that any journalist invested in factual reporting can no longer remain neutral.

Dans le contexte de la présidence Trump, vouloir affirmer la véracité des faits telle qu’elle est en dehors de tout « fait alternatif » et « post-vérité » est déjà en soi un engagement militant.

Or présenter des « faits alternatifs » non conformes à ce que « disent les médias qui présentent Théo comme un martyr », c’est exactement ce que fait Caljbeut à l’instar d’un Trump qui présente sa vision très alternative des faits. Ce que dit Caljbeut ne repose sur rien. Il n’y a pas la version de la famille d’un côté et celle de l’IGPN de l’autre. L’IGPN mène une enquête administrative, il s’agit d’une enquête interne à la police. Cette institution est régulièrement critiquée pour les enquêtes à décharge qu’elles mènent sur les policiers et ce depuis de nombreuses années (voir cet article sur l’ancêtre de l’IGPN, l’IGS, dans La Croix en 2012). L’enquête qui va compter est l’enquête judiciaire. Le juge d’instruction a eu connaissance du rapport de l’IGPN mais a décidé quand même de mettre en examen le policier pour viol et donc de le traîner devant les assises. En clair, le juge d’instruction n’a pas jugé crédible le rapport de l’IGPN. Ce qui peut se comprendre puisque les interventions de membres du corps médical dans les médias ont exprimé un très net scepticisme de façon unanime sur le « caractère accidentel » de cette pénétration anale avec une matraque. Je vous conseille de lire cette interview d’un médecin dans motherboard qui est particulièrement éloquente:

Bon déjà, n’importe qui avec un cerveau ne peut pas envisager une version comme ça [NDLR: Celle d’un accident]. Je vois bien les dimensions d’une matraque télescopique et franchement, ça paraît inimaginable. C’est tout bête, mais rentrer un objet de ce type, en provoquant une déchirure sur une dizaine de centimètres, il faut de la force et de la pression, tout simplement. C’est très difficile de le faire « par accident » ou « sans faire exprès », vraiment

Ensuite, le rapport de l’IGPN a largement été éventé dans les médias. Le Quotidien a même épinglé BFM TV pour avoir présenté le rapport de l’IGPN comme la thèse retenue par la justice. Bref, on est loin d’un Théo présenté comme martyr.

Pour quelqu’un de « neutre et d’objectif », il est plutôt dérangeant de voir justifier les « vertus pédagogiques des baffes dans la gueule pour les branleurs ». Il s’agit clairement d’un jugement de valeur qui n’a rien à faire dans la présentation des faits. De plus, ce n’est pas du tout la vision d’une bonne justice dans une institution. Dans nos démocraties, il y a un juge. C’est lui qui doit décider de la sanction. Le policier n’est pas là pour punir les gens en distribuant des tartes. Ce n’est pas son rôle. Notre société a décidé de punir la violence. Il est encore plus détestable quand des individus abusent de leur position pour s’arroger le droit de violenter d’autres individus.

Tout aussi dérangeant son analyse extrêmement étriquée des contrôles d’identité. Selon Caljbeut, la situation dégénère quand les individus contrôlés répondent mal. Sauf que ce n’est pas toujours le cas. Des cas de violence policière gratuite ça existe. Il n’est pas rare de voir les insultes racistes fusées comme le décrivait une enquête menée par le centre de formation des journalistes (cfj) sur les violences policières entre 2005 et 2015. En Suisse, un policier a passé à tabac un prisonnier menotté et docile en mars 2007. Et des cas comme ceci, il y en a en nombre non négligeable.  Et  non les bavures ne sont pas « rares et en nombre sporadiques ». Là aussi encore, Caljbeut peut se référer aux rapports sur le sujet par les différentes associations comme Amnesty International par exemple.

A titre personnel, un policier m’a fait une clef de bras parfaitement gratuite alors que je venais de réparer une cigarette avec une feuille de cigarette roulée. Il s’est approché de moi sans un mot, m’a fait une clef de bras en me plaquant contre le mur. Quand j’ai voulu ensuite m’approcher pour m’expliquer après qu’il m’ait relâché, il m’a repoussé directement. Je n’avais rien fait de mal et je me suis fait violenté sans recevoir aucune excuse.

Il est encore plus intriguant de voir quelqu’un de « neutre et objectif » faire de pures suppositions. A partir de quels éléments Caljbeut peut se permettre de juger comme des « branleurs » les amis de Théo? De quel droit se le permet-il? Enfin, qu’est-ce qui prouve selon Caljbeut que Théo a volontairement entravé l’action des policiers et qu’il est donc passible de poursuites pénales? Théo n’a pas été poursuivi dans cette affaire. Il est clairement victime. Comme le faisait remarquer un commentaire youtube, depuis quand s’indigner devant des méthodes violentes est une entrave?

Salut Caljbeut ! Dis, peux-tu m’expliquer qqchose que je ne comprends pas ? Tu dis que s’interposer lors d’une arrestation est interdit, « entrave à la justice ». Donc, si je comprends bien, si j’assiste à une scène injuste/violente commise par des policiers, je ne peux rien leur dire, c’est ça ? Vraiment ? Rien ? … Il me faudra faire une vidéo en cachette (comme un lâche) pour rendre visible cette injustice, c’est ça ? Ce n’est pas de la non-assistance à personne en danger ? Attention, je ne parle pas de l’intervention de Théo, je ne connais pas tous les tenants et les aboutissants de l’affaire …

Caljbeut affirme ensuite que les amis de Théo ont fui quand il s’est fait maîtrisé par la police. Ah, quelles sont les sources? Je voudrais bien savoir d’où il sait ça. Enfin, séparer les violences volontaires et le viol n’a pas de sens. Les quatre policiers ont littéralement défoncé Théo au sol qui finit avec 66 jours d’ITT. Pour qu’un policier arrive à enfoncer une matraque dans l’anus, il a bien fallu la complicité des autres pour qu’il y arrive … Ce qui a aussi été largement souligné par les autres commentaires sous la vidéo. Il  n’y a pas deux affaires comme l’affirme Caljbeut de façon dénuée de tout fondement.

On passera sur les blagues racistes et l’apologie du viol en prison qui est digne de l’humour à deux balles de Caljbeut. L’apologie de la violence policière mérite d’être souligné avec les insultes contre le policier qui a battu en retraite face aux autonomes qui ont incendié sa voiture de police.

[EDIT: L’auteur du bouseux magasine me fait la remarque suivante:

Tu aurais pu mettre en valeur sa contradiction sous couvert d’humour « si t’es noir et que tu vois la police, ton instinct de survie te dit de fuir » alors qu’il ne tiens pas du tout compte du racisme systémique dans l’ensemble de son « analyse ».

Il a entièrement raison. D’un côté, Caljbeut fait porter le chapeau aux jeunes quand les contrôles d’identité dégénèrent. De l’autre, il n’hésite pas à reconnaître son existence dans une blague.  Il nie le racisme systémique quand ça l’arrange mais n’hésite pas à en rire quand il s’agit de stigmatiser quelqu’un à cause de sa couleur de peau.]

Le problème est que Caljbeut n’a pas compris le rôle de la police. Elle n’est pas là pour taper les gens. Elle est là pour faire respecter l’ordre selon le principe de « juste proportion de la réplique ». L’intervention de la police ne doit jamais susciter un préjudice plus grand que l’origine qu’elle est sensée traiter. Ce principe qu’a oublié Caljbeut s’applique aussi aux interventions militaires. C’est étonnant qu’il l’ait oublié alors qu’il a passé douze ans dans l’armée. Lors de ma JAPD, le gendarme qui l’animait avait pris un exemple parlant pour illustrer ce principe. Imaginez qu’un jeune fasse un bras d’honneur à un représentant des forces de l’ordre et que celui-ci décide d’abattre le jeune d’un coup de pistolet. Tout le monde trouverait cette approche complètement disproportionnée. Ce que le gendarme voulait expliquer par là, c’était l’importance de trouver une réponse adaptée à chaque situation qui reste proportionnée. Un commentaire sous la vidéo l’explique plutôt bien:

dislike. Pas d’accord avec ton discours et l’utilisation de ton expérience dans l’armée comme argument de défense de plusieurs exemples d’actes violents de policiers : L’armée et la police sont deux choses à ne pas confondre, ils n’ont pas la même formation et ne remplissent pas les mêmes missions. Un policier ne peut pas et ne doit pas se comporter de la même façon qu’un militaire en opération, le maintien de l’ordre ça ne se fait pas à coups de matraque, et parfois oui, la fuite est la meilleure façon d’éviter qu’une situation dérape. Les policiers galèrent déjà suffisamment à maintenir l’ordre, ce n’est pas des coups de matraque qui amélioreront la situation, bien au contraire, et le fait qu’ils soient dépositaires de l’autorité est un argument de plus qui devrait les retenir d’autant plus d’utiliser la force plutôt que leur donner un tel sentiment d’impunité que certains se sentent autorisés de perpétrer les actes dont il est question dans l’affaire « Théo ». Un policier qui enfonce une matraque dans le cul d’un jeune de banlieue c’est déjà assez scandaleux comme ça. Qu’à l’origine de ça il n’y ait qu’un simple contrôle d’identité qui ait foiré montre la proportion dans laquelle les 4 policiers ont profondément merdé. Enfin : que les autres policiers n’aient pas empêché le violeur et ne l’aient pas dénoncé est compréhensible au vu de la mentalité qui règne, mais n’est pas pardonnable pour autant. Cessons de vouloir donner des leçons aux jeunes de banlieue et de conseiller aux personnes de couleur de fuir la police, et commençons par enseigner aux forces de l’ordre à faire leur métier dans le calme et avec respect. Il y a des policiers qui savent établir le dialogue, qui savent communiquer avec les jeunes sans que ça parte en couille, c’est très regrettable que d’autres connards sapent ce travail là.

L’emploi du mot de « sous hommes », mot du registre nazi, est à noter. Un sous-homme est quelqu’un à qui les nazis refusaient le statut d’être humain. Inutile de préciser le sort qu’ils réservaient aux individus étiquetés ainsi. On a la même vision viriliste que le Raptor Dissident qui lui aussi fréquenté le milieu militaire. A la différence que Caljbeut ne fait aucun effort pour dissimuler ses affinités idéologiques que le reptile saupoudrait beaucoup plus subtilement.

Tout aussi affligeant est la volonté de présenter comme des « mythos » les témoins. Caljbeut, t’es sérieux? Tu as dis toi-même que la vidéo ne filmait que la fin. Cela ne te viendrait pas à l’idée, qu’ils l’ont d’abord éclaté contre un angle du mur puis que la bagarre s’est déplacée sur l’autre? Dans sa version, Théo dit lui-même qu’il a lutté pour se déplacer sous l’angle des caméras de surveillance dans l’espoir de garder une trace de l’affrontement.

En conclusion, il n’y a pas de mal à défendre un point de vue. Ne cherchez pas à pas à vous érigez en phare de la neutralité et de l’objectivité. Ce n’est pas souhaitable. La diversité des points de vue contribue à la richesse du débat. Néanmoins, cela ne vous exonère pas de faire preuve de rigueur quand vous exposez les faits. Evitez les interprétations hasardeuses et d’exposer comme des faits vos propres supputations. En raison de son attachement à l’autorité et à l’institution des forces de l’ordre, Caljbeut est tombé exactement dans ce travers. Il représente un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire.

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