La puissance du story-telling anticommuniste de Bolsonaro

L’essentiel des analyses que l’on va trouver sur Jair Bolsonaro vont insister sur:

  • Ses provocations qui l’ont fait connaître,
  • le fait qu’il ne soit pas impliqué dans les récents scandales de corruption qui ont ébranlé la république bresilienne (escândalo do Mensalão en 2005 et surtout lava jato en 2014),
  • Son soutien sans faille aux forces de l’ordre et à l’armée dans un contexte d’insécurité croissante au Brésil. La tentative d’homicide sur sa personne contribua à asseoir la crédibilité de son discours.
  • L’inéligibilité de Lula, ancien président de 2003 à 2011. Le parti travailliste se retrouve affaibli sans son leader. Un candidat moins connu, Fernando Haddad. Ce dernier n’arrivera pas à fédérer autour de lui.

On retrouve cette analyse dans la vidéo du journal Le Monde, ci dessous :

Néanmoins, cette analyse me semble passer à côté de la puissance du story telling de Bolsonaro. Son exploit a été de réussir à créer une histoire en sélectionnant les éléments de l’actualité allant dans son sens. Bien que sa narration ne soit pas forcément cohérente, Le nouveau président élu a pu l’imposer de façon écrasante.

Tout d’abord, pour comprendre pourquoi Bolsonaro est devenu “crédible” aux yeux des Brésiliens, c’est que son discours sur la gauche qui ruinerait l’économie pour instaurer le chaos a connu un franc succès pour deux raisons :

  • La crise économique que connaît le Brésil de 2014 à 2017. Celle-ci puise ses origines dans une crise politique liée à une affaire de corruption qui ébranle les institutions du pays. Elle jeta un discrédit profond sur les partis politiques en présence.

    • La crise humanitaire au Venezuela, pays voisin. Bolsonaro a pu dresser un parallèle avec la situation du Brésil. Les deux pays seraient en crise à cause de la mauvaise gestion de gouvernements de gauche (“communistes” selon les mots du nouveau président du Brésil). De plus, la crise vénézuélienne se traduit par un afflux de réfugies au Brésil, ce dont Bolsonaro profita pour jouer sur les sentiments xénophobes. Ce parallèle est un point clef de la narration qu’il a présenté lors de sa campagne.

La crise économique au Brésil à partir de 2014 prend sa source dans l’affaire lava jato. Un important dispositif de blanchiment d’argent issu de la corruption, autour de marchés publics truqués, éclabousse les principaux partis politiques et de grandes entreprises du pays : notamment Petrobras, la compagnie pétrolière d’État, et Odebrecht (le géant brésilien de la construction, présent partout en Amérique latine). L’arrêt des projets de construction concernés par des pratiques de corruption entraîne la suppression directe de 500 000 emplois. Les états-majors de grandes entreprises et des principaux partis politiques sont décapités. L’affaire lava jato crée un choc macroéconomique négatif sur la conjoncture économique du Brésil. Les acteurs économiques au Brésil perdent confiance, ce qui entraîne notamment une chute des investissements et aggrave la crise économique que connaît le pays. Sur l’affaire lava jato, je vous conseille la vidéo de Vox qui résume fort bien l’histoire :

A cela s’ajoute une baisse du cours du baril de pétrole, ce qui va entraîner une baisse généralisée des cours de matières premières, y compris agricoles. L’économie brésilienne étant très dépendante de ses exportations de pétrole, de soja et de sucre. Vous additionnez une crise de confiance dans l’économie brésilienne et une détérioration du solde de la balance commerciale en raison des recettes moindres apportées par l’exportation des barils de pétrole, le réal brésilien se déprécie.  Les importations se renchérissent en raison de la dépréciation du réal brésilien, engendrant de l’inflation. La réponse de la banque centrale fut d’augmenter les taux d’intérêt. En conséquences, le volume de crédit bancaire se contracte, soit moins d’investissement et de consommation. Le taux d’intérêt directeur brésilien atteignit même 14,25%. A cela, il faut ajouter que les partis centristes de la coalition de la présidente travailliste Dilma Roussef retournèrent leur veste en s’alliant avec la droite en 2016. Dilma Roussef fut destituée. Un nouveau président issu d’un parti centriste (le PMDB), Michel Temer, ancien allié du parti travailliste qui fut au pouvoir, fut élu par la chambre des représentants. Temer mit en place un gouvernement regroupant les partis centristes et l’opposition de droite au parti travailliste. Ce dernier mena une politique d’austérité, notamment dans le but de redresser les comptes publics qui se dégradaient sous l’effet de la crise économique. Évidemment, la politique d’austérité contracta encore plus la demande, aggravant la crise sur le court terme.

Et Bolsonaro dans tout ça ? Ce dernier comprit l’opportunité qui se présentait en 2016 en profitant des manifestations de la droite et de l’extrême-droite contre Dilma Roussef et le parti travailliste au pouvoir pour construire son image d’outsider. La narration de Bolsonaro est déjà bien huilée : la gauche, sous la houlette de Chavez puis de Maduro, a ruiné le Venezuela entraînant une crise humanitaire sans précédent. A cause de sa politique “communiste” hostile aux entreprises, les gens meurent de faim et l’insécurité atteint des sommets. Selon Bolsonaro, le PT “vénézuélise” le Brésil. Ce dernier connaîtrait le même sort si la gauche, menée par le parti travailliste, reprendrait le pouvoir. Pour Bolsonaro, la solution est simple, il faut un pouvoir fort qui rétablisse la sécurité, débarrasse le pays des “communistes” et supprimer les lois de gauche (en gros la redistribution des revenus avec les aides sociales et la protection des groupes victimes de l’oppression notamment indigènes, LGBTQI+, Noirs, etc.). Ce rétablissement de la sécurité passe notamment par un contrôle des frontières. Bolsonaro se prononce contre l’arrivée de réfugiés vénézuéliens. Il associe ces derniers à des hordes de “délinquants communistes” venus détrousser les Brésiliens. Le candidat d’extrême-droite est venu attiser la xénophobie dans la ville de Pacaraima, où des émeutes xénophobes ont visé les réfugiés. Cette vision est évidemment grotesque. Les gouvernements successifs du PT n’ont jamais pris un tournant autoritaire et les mesures sociales comme la bolsa familia, sont similaires aux aides sociales qui existent en Europe. Le PT est membre de l’internationale socialiste qui compte dans ses rangs le Parti Socialiste français et le parti social-démocrate allemand. On est loin du communisme tel que Marx le définit. Les réfugiés servent avant tout de boucs-émissaires pour les politiciens, notamment au “Roraima [qui]  est un État très pauvre. Les services publics y sont à l’abandon ou inexistants. L’arrivée massive de migrants a donc créé des tensions sur leur prise en charge et cela a fait irruption dans le jeu politique de cet État”, explique l’expert des migrations. “Les boucs-émissaires vénézuéliens ont été une bénédiction pour les politiciens, qui ont pu leur mettre sur le dos la dégradation des services publics et attiser les braises.” (citation venant de cet article de France24).

L’État du Roraima, où se trouve Pacaraima, qui vote certes traditionnellement à droite, a voté à plus de 60% pour Bolsonaro au premier tour et de 70% second tour. A Manaus, capitale de l’État de l’Amazonas, où il y a aussi un important afflux de réfugiés, a voté aux deux tiers en faveur du candidat d’extrême-droite.

Avoir une narration ne suffit pas, il faut pouvoir la diffuser. C’est grâce aux réseaux sociaux que Bolsonaro va pouvoir trouver un espace de diffusion avec une armée zélée pour répandre ses paroles de haines :

Plus de quatre millions de personnes le suivent sur Facebook – soit plus que l’ex-président Lula. Ses fidèles se font appeler les « bolsonaristas », au profil plutôt jeune et de la classe moyenne basse du sud du pays. Ils ont entrepris depuis quelques mois d’envahir les réseaux sociaux – Facebook et les groupes WhatsApp très actifs au Brésil – de messages de soutien et diffusent ses interventions médiatiques qui se multiplient.

Leur intention est de montrer le visage d’un homme qui se différencie du reste de la classe politique corrompue. Un homme capable de « remettre de l’ordre » dans le pays. Parmi les sites et pages qui le soutiennent et qui se sont créés ces derniers mois, on retrouve les Revoltados online (« Les Révoltés en ligne »), qui prône le libéralisme économique, la baisse des impôts et la fin des programmes sociaux ; l’organisation politique Direita São Paulo qui s’est illustrée récemment par des manifestations et des positions anti-migrants, ou encore « Je suis de droite et je ne le savais pas », qui tente de convaincre les déçus du Parti des Travailleurs.

La diffusion de la propagande Bolsonaro va connaître un succès grandissant dans un climat de défiance généralisée envers les institutions, qui concernent aussi les médias, infiltrés par des “journalistes communistes”, soit disant à la solde du PT[1]. Ce qui est assez ironique, quand on sait que les média brésiliens sont très concentrés au sein de quelques groupes (comme l’emblématique géant Globo) financiers et aussi évangéliques, plutôt connus pour leurs complaisances avec les idées conservatrices[2]. Le plus grand groupe médiatique évangéliste, RecordTV a même pris partie directement pour Bolsonaro et mené une campagne de dénigrements contre des journalistes de the intercept, très critique vis-à-vis de Bolsonaro. Les supporters de Bolsonaro ne se privent pas de harceler, de menacer et d’attaquer physiquement des journalistes. Bolsonaro joue sur cette haine envers les média et ne se prive pas de menacer ceux qui ont une ligne qui ne lui plaisent pas, notamment le Folha de São Paulo qui a révélé la campagne de fake news pro-Bolsonaro sur whatsapp. Des entreprises soutenant Bolsonaro ont financé l’envoi massif de fausses informations par des bots sur des groupes whatsapp. Les Brésiliens sont particulièrement actifs sur les réseaux sociaux, notamment facebook et la messagerie whatsapp. La communication d’information par les pairs dans les groupes whatsapp est influente puisque les informations venant de proches sont jugées plus crédibles.

Les fake news sont au cœur de la campagne de Bolsonaro. Elles alimentent la narration du candidat en recréant une réalité alternative. Peu importe la véracité, peu importe la cohérence, tout ce qui vient confirmer la vision de Bolsonaro est assimilée par ses partisans. Toujours le même message en boucle est répété, le “diable communiste” sous la houlette du PT va venir s’emparer du pays pour le détruire. Il devient impossible de discuter avec une- partisan-e de Bolsonaro. Cet-te dernier-e donne l’impression de vivre dans une dimension parallèle. Il n’y a plus d’étalon pour juger des faits. La vérité devient la narration de Bolsonaro. Aucune accommodation n’est possible car tout fait avancé et tout raisonnement logique sera vu comme faux. Quelqu’un qui contredit le discours devient un ennemi “gauchiste” à abattre. L’histoire de Bolsonaro a tout pour séduire : il y a un mal identifié (la mauvaise conjoncture économique et l’insécurité), un méchant (les “communistes” du PT) qui veut détruire le Brésil (remplaçant le drapeau de ce dernier par un drapeau rouge) et un héros (Jair Bolsonaro). Il n’y a aucune remise en cause du système et un valeureux défenseur du Brésil va venir tout nettoyer. Les infos contradictoires seront considérées comme  de la désinformation par le PT où elles seront minimisées[3]. Les partisan-e-s de Bolsonaro s’enferment dans une “bulle de filtrage”, renforcée par les algorithmes en ce qui concerne facebook, où seules les informations compatibles avec la narration de Bolsonaro émergent.

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Comment un député marginal aux déclarations peut arriver à obtenir une telle puissance de diffusion ? Bolsonaro a réussi à unir sous sa bannière toutes les forces de la droite, notamment de puissants groupes d’intérêts conservateurs, séduits par sa narration.  D’abord, il y a la Bancada B.B.B comme le rappelle Bastamag:

Dans le champ politique brésilien, Jair Bolsonaro appartient au courant conservateur très puissant dit de la « Bancada B.B.B », pour « balle, bible, bœuf » : une dénomination qui regroupe les parlementaires liés aux intérêts de la police militaire, des églises évangélistes et de l’agrobusiness. Ils défendent pour la plupart les valeurs de la famille, chrétiennes et patriotiques, et les intérêts de l’oligarchie des propriétaires terriens.

Bolsonaro comprend dès 2016 l’intérêt d’avoir le soutien du réseau évangélique pour profiter de leurs relais médiatique et des prêches dans les paroisses pour toucher un public qui compte pour près d’un tiers de la population brésilienne. Il rejoint le parti social-chrétien (PSC) et bien que catholique, il se convertit au christianisme évangélique par un baptême dans le fleuve du Jourdain de la main du président du parti qui est pasteur[4]. Pour les convaincre, il se positionne comme un défenseur des valeurs morales du pays en s’opposant fermement aux des droits des femmes et des LGBTQI+. C’est un soutien important qui s’est avéré décisif mais cela ne suffit pas.

Le nouveau président brésilien a réussi le grand chelem des droites. Il a repris tous les mots clefs permettant de séduire les courants de droite et d’extrême-droite. Bolsonaro s’est entouré de Steve Bannon et a entièrement repris le langage de l’alt-right américaine. On retrouve le vocable de “marxisme culturel“. Le candidat a pu toucher des partisans plus jeunes et influencés par les thèmes de l’alt-right en guerre contre le féminisme, les LGTBQI+ et les migrants. Ces derniers ont été essentiel pour diffuser la parole de Bolsonaro sur les réseaux sociaux (et y harceler ses opposant-e-s). La reprise du vocabulaire de l’extrême-droite nord-américaine n’a suscité aucun ajustement au programme du candidat puisqu’il était déjà foncièrement anti-communiste et réactionnaire. Comme aux États-Unis, il existe une mouvance libertarienne qui sympathise avec l’extrême-droite au Brésil. Par exemple, l’organisation libertarienne, le Mouvement du Brésil Libre (MBL), a été un acteur très actif dans l’organisation des manifestations contre Dilma Roussef en 2015 et 2016.

Surtout, le coup de maître de Bolsonaro a été de capturer l’électorat du principal parti de droite, le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB). A la présidentielle 2014, le candidat du parti conservateur recevait un tiers des suffrages contre moins de 5% en 2018. Le PSDB est le parti proche du milieu des affaires, particulièrement bien implanté dans le sud, notamment à São Paulo, la ville qui abrite la place financière la plus grande de l’Amérique du Sud. Au pouvoir de 1995 à 2003, les candidats du PSDB ont systématiquement échoué face au PT. Ce dernier mit en une place des politiques redistributives (comme la bolsa familia). Ces dernières furent financées par des hausses d’impôts. Or, il y a de grandes inégalités régionales au Brésil. La pauvreté est certes diffuse mais elle se concentre dans le Nord du Brésil par opposition au Sud plus riche. Les politiques de redistribution vont susciter l’ire d’une partie des classes aisées et moyennes et va contribuer à cliver le pays. A l’opposée, Dilma Roussef jouait en 2014 sur la peur (loin d’etre illegitime) que le PSDB coupe les aides sociales. La carte du second tour de l’élection présidentielle de 2014 illustre bien la coupure du pays en deux :

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Carte des résultats du second tour en 2014. Source : wikipedia

Après 2016, les différents partis de la droite brésilienne sont emportés par le scandale lava jato. Le leader du parti, Aécio Neves,croulant sous les accusations de corruption, doit démissionner. Les électeur-ice-s aisé-e-s, cœur de l’électorat conservateur, sont en colère contre le gouvernement du PT qu’ielles accusent de corruption et de vouloir liquider leurs impôts dans des politiques sociales accusées de nourrir “l’assistanat”. C’est là que Bolsonaro intervient. Il a toujours soutenu avec constance que la gauche animée par les “communistes” du PT ruinerait le pays. Or les classes privilégiées voient bien ce qui se passent au Venezuela. Elles craignent le chaos. Le candidat d’extrême-droite apparaît comme une solution rassurante car il incarne l’ordre dans un contexte de désorganisation des institutions, d’insécurité et de crise économique. Pour une partie de la droite, la nostalgie de la dictature devient un discours séduisant. Il représente aussi un espoir pour les conservateur-ice-s de vaincre le PT car il peut rassembler au-delà de l’électorat de droite traditionnel. De plus, Bolsonaro réussit à sortir une carte magique, son conseiller économique, Paulo Guedes.  Ce dernier est un financier connu pour ses idées en faveur d’une réduction de l’État à ses prérogatives régaliennes. Il a été décisif pour que le candidat d’extrême-droite gagne en crédibilité dans le milieu des affaires. Or, ce dernier a été crucial pour financer la campagne de Bolsonaro, y compris les opérations de désinformation que j’évoquais plus haut.  Un chef d’une entreprise de ventes de détail a même organisé un immense rassemblement où les employés devaient porter des t-shirts de soutien au candidat de l’extrême-droite et écouter la propagande du patron. Ce dernier expliquait notamment que si Bolsonaro ne passait pas, il y aurait des licenciements au sein de l’entreprise. La justice du travail brésilienne a condamné le patron à 120 000 euros d’amende et ce dernier a du diffusé la décision de justice dans ses magasins.

Pour une partie de la gauche, il est tentant de dire alors que Bolsonaro est le candidat des riches. Ce qui est vrai, plus un-e Brésilien-n-e est aisé-e, plus il est proposable qu’ielle ait voté pour le candidat d’extrême-droite. On retrouve notamment ces analyses chez Maxime Combes, économiste à ATTAC, et Philippe Marlière, prof de sciences-politiques et membre d’Ensemble ! :


Cependant, cette analyse est superficielle. Bolsonaro remporte quand même la majorité chez les classes moyennes inférieures avec 57% des voix. De plus, 40% des voix des classes modestes se sont reportées sur lui alors que son programme va à l’encontre de leurs intérêts. 46% et 55% des votes au premier et au second tour se sont portés sur l’extrême-droite. Ce qui signifie qu’une partie des électeur-ice-s du PT  ont choisi Bolsonaro. Ce dernier a eu leur soutien avec un discours anti-communiste, sécuritaire et oppressif envers les racisé-e-s, les femmes et les LGTBQI+. C’est d’autant plus étonnant qu’une partie de cet électorat populaire qui a voté pour Bolsonaro est métisse ou noir. D’abord, il faut noter que Bolsonaro a mis légèrement de l’eau dans son vin. Ses déclarations les plus tonitruantes datent essentiellement d’avant 2016. Son discours est toujours très choquant mais il a su brouiller les pistes pour rendre son image plus acceptable. Son discours sécuritaire plaît aussi parmi les classes populaires qui sont touchées par l’insécurité rampante.  Enfin, elle adhère aussi aux valeurs patriotiques et anti-communistes mises en avant par Bolsonaro. Elle a aussi peur d’une vénézuélisation du pays où la propriété privée serait menacée, avec une misère généralisée et une criminalité violente au sommet. Bolsonaro incarne l’aspiration de la réussite économique et de la consommation opulente sans dissension sociale qui viendrait gêner les affaires, où tout le monde aime sa patrie. On retrouve ici toute la puissance du story-telling de Bolsonaro, très bien illustrée par des témoignages recueillis par le journal la croix. Avec une puissance de feu pour diffuser massivement son message, la vague Bolsonaro put ainsi rafler les votes des Brésilien-ne-s. Il a pu notamment faire basculer les États, très peuplés, de Rio de Janeiro et du Mina Gerais, qui ont voté 67,95%  et 58,19% pour Bolsonaro. En jouant sur les ressorts nationalistes, sécuritaires et anti-communistes, l’extrême-droite a su rallier une frange des classes populaires notamment dans le sud du pays. Ces dernières constituent le cœur des fidèles des Églises évangéliques. L’opposition nord/sud exacerbée par le nouveau président élu y a aussi contribué[5].

La vraie question pour la gauche est plutôt de savoir comment un électorat populaire a pu céder aux sirènes du fascisme. Qu’en soit les votes de droite virent à l’extrême-droite, on peut s’y attendre. Par contre, qu’on retrouve justement les personnes que l’on est sensé fédérer, scander “notre drapeau ne sera pas rouge” ou “un fusil pour les communistes” devrait être le sujet prioritaire de réflexion de la gauche.  Au Brésil, c’est bien l’incapacité de la gauche à contrer la narration de Bolsonaro qui a entraîné sa perte. L’extrême-droite a su imposer son histoire pour s’imposer comme le champion de la sécurité et de l’ordre dans un contexte chaotique.

J’avancerais ici une piste pour comprendre. Laissons-nous entraîner dans une petite digression sur la France. Qu’est-ce qui différencie dans les groupes sociologiques avec un fort taux de vote pour l’extrême-droite, une personne qui vote FN d’une autre qui vote PS/LR ou même très à gauche (FI ou NPA) ? La réponse est le lien social. L’économiste Daniel Cohen montre dans une enquête de panel que les électeur-ice-s du FN sont celleux qui ont le moins confiance dans leurs proches (ami-e-s et famille). Cohen interprétait son résultat de la façon suivante: l’électeur-ice FN est contre la redistribution par principe, même s’ielle pourrait en profiter. Ielle ne veut pas d’une redistribution qui profite à tous. Ielle estime juste que sa place dans la hiérarchie sociale est injuste. Revenons au Brésil, l’extrême-droite gagne du succès pour les mêmes raisons.  Dans les villes du sud qui ont connu d’importantes migrations (comme Rio de Janeiro), on retrouve cette atomisation et cette perte du lien social qui s’exacerbe dans un contexte d’insécurité et de défaillance des services publics. Ce n’est pas un hasard si ces populations plus isolées en terme de lien social sont plus facilement séduites par le discours évangéliques. Le chantier est titanesque pour la gauche, elle doit œuvrer pour reconstruire le lien social pour lutter contre la peur des autres et diffuser massivement une nouvelle narration fédératrice.

[1] En 2018, le baromètre Edelman trust montrait un déclin net de la confiance dans les média au Brésil (page 19 du rapport).

[2] En 2017, un reportage d’Al-Jazeera montrait les biais conservateurs et racistes de l’oligopole des média brésiliens, épinglant Globo et RecordTV. La régulation des media au Brésil est particulièrement laxiste.

[3] Par exemple, les phrases haineuses et outrageantes de Bolsonaro sont ramenées à de simples “coups de sang”. Les actes d’agression par des partisans du candidat d’extrême-droite sont réduits à des actes isolés.

[4] Bolsonaro finit par quitter le PSC pour une autre petite formation, le parti social-libéral dont il prit la tête. Le PSC n’a pas soutenu la candidature de Bolsonaro (au profit d’un autre candidat centriste au discours populiste, Álvaro Dias, qui a récolté 0,8% des suffrages). Cependant, dans l’Etat dont est originaire Bolsonaro, de Rio de Janeiro, Wilson Wintzel, le candidat PSC au poste de gouverneur, s’est rallié au candidat d’extrême-droite. Ce qui a été décisif pour sa victoire nette, plus de 40% des voix au premier tour et près de 60% des suffrages face au candidat de la droite au second tour. La porosité existe bien entre les partis évangéliques et le PSL de Bolsonaro.

[5] Les infographies du folha sont particulièrement éclairantes. 68,4% des électeur-ice-s de Bolsonaro au second tour se situent dans le Sud et le Sud-Est du pays alors que le Nord et le Nord-Est représentent 51,6% des électeur-ice-s de Haddad. Dans le centre-ouest et le Sud, tous les gouverneurs élus sont issus de partis de droite et se sont ralliés à Bolsonaro.

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