Gilets jaunes : quand le retour de l’inflation souligne les faiblesses structurelles françaises

Pour comprendre l’origine du mouvement des gilets jaunes, il est intéressant de jeter un coup d’œil au glissement annuel des prix par eurostat.

D’abord, les prix augmentent à nouveau en Europe. C’est la conséquence de la bonne conjoncture que connaît le continent depuis la nette reprise en 2017. On est sorti de la période de stagnation engendrée par la crise des subprimes en 2007. Ensuite, la France connaît une inflation supérieure au reste de l’Union Européenne pour des raisons fiscales. Le gouvernement français a augmenté la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE). Le résultat est une hausse de 14,4% des prix à la pompe contre 11,8% dans le reste de l’UE. La majeure partie de la hausse, que ce soit dans l’UE ou en France, est lié à la hausse du prix du baril. Néanmoins, la hausse de la TICPE est la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

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Il faut rappeler que les taxes représentent 64% du prix à la pompe en France. Certes, il s’agit du haut du panier européen mais dans tous les pays de l’UE, la part de prélèvements obligatoires sur les carburants est supérieure à 50%. Et si on prend en compte les revenus, un plein de 50 litres représente une part plus faible du revenu moyen que pour la plupart des autres pays de l’UE.

Il vient alors une question, comment cela se fait que les carburants occupent un tel poids dans le panier des consommateur-ice-s français-e-s ? Comme le montre un article d’alternatives économiques sur les déplacements motorisés et les dépenses de chauffage de la population française, l’automobile est le mode de déplacement majoritaire pour aller au travail dès le 2e décile des revenus :

Au delà des moyennes, il faut aussi regarder les clivages géographiques (cliquez pour voir l’excellente infographie du monde). Si vous habitez en zone périurbaine ou rurale, l’automobile devient vite incontournable. Et pour les ménages les plus modestes qui utilisent la voiture, les dépenses affiliées représentent une part non négligeable. Ces foyers sont concernés par l’étalement urbain qui les a poussé à vivre plus loin pour habiter un plus grand espace et notamment y devenir propriétaires. Si vous utilisez une voiture, moins vous êtes riches, plus la voiture représentera une part importante de votre budget. Par contre, ce sont bien les plus riches qui utilisent le plus la voiture et donc en valeur absolue dépensent le plus en carburant.

Les politiques publiques rentrent aussi en compte ici pour deux raisons :

  • Le parc automobile français tourne majoritairement au diesel. On le retrouve notamment chez les personnes qui passent le plus de temps sur les routes. Les moteurs diesel consomment moins et sont plus endurants. Bien que le diesel soit plus cher hors taxe que l’essence et que les moteurs diesel sont aussi plus onéreux, l’État a pendant très longtemps favorisé le diesel en le taxant moins. Le rattrapage de fiscalité touche particulièrement les propriétaires de voiture diesel. Ces derniers voient aussi la valeur de leur voiture s’effondrer. Cette baisse est accrue par l’annonce de mesures de restriction de la circulation des véhicules diesel comme à Paris par exemple.
  • Les mairies ont aussi favorisé l’étalement urbain. Dans ses différentes mesures de défiscalisation (Scellier, Duflot, etc.), l’État a essayé de lutter contre l’étalement urbain, avec un succès mitigé. L’action de l’État se heurte au “malthusianisme foncier” des mairies. Il s’agit de l’action des communes urbaines ou périurbaines proches à limiter la densification sous la pression des habitant-e-s qui veulent conserver leur mode de vie. L’offre est alors restreinte, ce qui augmente les prix. Les insiders sont contents puisqu’ils ont un mode de vie préservé et une forte valeur de leur patrimoine. Par contre, les outsiders doivent aménager plus loin.

Revenons à la théorie économique. La consommation de carburant a un coût social. On compte notamment la pollution, mais on peut aussi ajouter les accidents de la route, l’entretien des routes, contrôler les automobilistes pour qu’ielles respectent le code de la route, etc. A ce titre, il n’est pas gênant que les recettes de la TICPE aillent directement dans les caisses de L’État puisque la circulation automobile affecte directement son budget.
L’intérêt est d’utiliser le prix comme un signal. Plus le prix est élevé, plus les gens chercheront à diminuer à leur consommation d’essence. Néanmoins, n’importe quel débutant en économie fera remarquer qu’à court terme l’élasticité-prix de la demande de carburants est faible. Pour une personne vivant dans une zone périurbaine mal desservie par des transports en commun, il sera plus difficile d’ajuster son comportement. Cela va entraîner des coûts supplémentaires (acheter un véhicule moins gourmand voir déménager). Ces limites du mécanisme des prix comme incitation ont été soulignées par l’économiste Jean-Gadrey dans une tribune à alternatives économiques. Celui-ci regrette que l’État ne cherche pas à développer des alternatives et l’accuse de négliger la SNCF, ce qui lui fait dire:

Bloquer immédiatement non pas les routes mais… les projets actuels de fermetures de lignes, de gares ou de guichets de la SNCF, fermetures dont la mise en œuvre mettrait encore plus de monde sur les routes, et en finir avec les bus Macron et autres contournements polluants du train.

Augmenter la TICPE est une mesure régressive propre aux impôts indirects. Une taxe sur les biens affecte plus les ménages les plus modestes qui payent ainsi une part plus grande de leur impôt sur les revenus. La chercheuse en économie Audrey Berry déclare : “Les 10 % les plus pauvres sont 2,7 fois plus touchés par la taxe carbone, en proportion de leur revenu, que les 10 % les plus riches.” La solution est alors de redistribuer une partie des recettes. Or comme le souligne l’économiste Thomas Douenne : “ Sur l’aspect redistributif, le gouvernement devrait augmenter de 50 euros le chèque énergie et en élargir le nombre de bénéficiaires. Toutefois, ces compensations progressent moins vite que la fiscalité. Les dépenses en chèques énergie ont couvert en 2018 un peu plus de 10 % des hausses de la fiscalité énergétique intervenues depuis 2016, et ne permettaient pas de compenser la régressivité de ces taxes.“M. Douenne ajoute que le gouvernement privilégie l’utilisation des recettes pour financer les baisses d’impôts voulues par le gouvernement. Or celles-ci profitent essentiellement au premier décile des revenus, les 1% les plus riches.

L’autre injustice soulevée est que tous les carburants ne sont pas logés à la même enseigne. Osons causer, proche de la France Insoumise qui cherche à récupérer le mouvement des gilets jaunes, souligne dans une vidéo que le kérosène n’est pas taxé. Cette différence de traitement est d’autant plus choquante que l’avion pollue bien plus que l’automobile. Il en profite pour jouer sur l’opposition entre le parisien sans automobile qui se déplace en avion et la personne dans sa province en SUV qui ne se déplace pas en avion. Le premier pollue plus que le deuxième. C’est vrai mais un peu simpliste et aussi franchement démagogue. Si on s’aligne sur le moins disant, on ne fait rien. Les transports restent le premier poste d’émission de gaz effet de serre. Les voitures rejettent aussi des particules fines et autres polluants particulièrement nocifs pour la santé.

De plus, les vols intérieurs à l’Union Européenne sont soumis au schéma d’échanges de quotas d’émissions de CO2. Les compagnies aériennes le répercutent en partie dans le prix final du billet d’avion. Les vols extérieurs n’ont jamais pu être imposés en raison de l’opposition des États-Unis, de la Chine et de la Russie. La solution ici ne peut être que la mobilisation collective pour changer la donne. Au sein de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), des discussions sont en cours pour instaurer un système international de compensation des émissions de gaz à effet de serre dans l’aviation, dans le cadre des accords de Paris. La réussite de ce dispositif dépendra clairement de la mobilisation de l’opinion publique pour faire pression afin de contrer l’influence du lobby de l’aviation. Si le kérosène n’est pas taxé, c’est justement parce la convention de Chicago (1944), qui a établit les statuts de l’OACI, interdit toute taxation du carburant pour l’aviation.

Un mouvement que la gauche ne peut pas récupérer

Le mouvement des gilets jaunes ne peut pas être récupéré par la gauche. Il s’agit d’un mouvement fondé sur la défense des droits individuels et l’hostilité à l’impôt. Il n’y aucune volonté de remettre en cause les fondements du système économique ou de chercher une amélioration pour le bien-être commun. Cette perspective individualiste explique pourquoi le mouvement est plus facilement repris par la droite et surtout l’extrême-droite qui fait de la méfiance généralisée son fond de commerce. Ce point de vue est défendu par Daniel Schneiderman qui considère les gilets jaunes “de droite, parce qu’il revendique, non pas une hausse des salaires ou des prestations sociales, mais une diminution des taxes et des impôts, autrement dit des instruments de redistribution, de solidarité, ou de transition énergétique. Ce n’est pas infamant. La droite populaire est une composante traditionnelle de l’électorat français.” D’ailleurs, la France a connu des mouvements sociaux de droite qui ont mobilisé en masse. On peut notamment citer la mobilisation pour la défense de l’école privée qui rassemblait un million de personnes en 1984 ou encore la manif pour tous qui rassemblait 300 000 personnes en 2013. Sonia, du blog ligne de crêtes, pointe les affinités entre les organisateurs et l’extrême-droite. Elle pointe aussi l’absence d’idéal collectif du mouvement :

L’apparente spontanéité de ce mouvement n’est pas innocente. Le 17 novembre, cela a été débattu où ? Ceux qui en parlent le font à quel titre ? Ce tout petit dénominateur du prix des carburants ne créent pas du commun, mais une simple identification individuelle. Et un collectif, ce sont des individus, oui, mais qui acceptent un centre de gravité qui ne réside pas en eux seuls.

Comme le relève le sociologue Alexis Spire, il est néanmoins important d’apporter quelques nuances. Le mouvement des gilets jaunes ne reflète pas une hostilité foncière à l’intervention de l’État . L’idée, pour ces gilets jaunes, est que le rapport qualité/prix n’y est pas, notamment dans les zones périurbaines et rurales :

L’une des raisons est que les contribuables du bas de l’échelle sociale ne voient plus la contrepartie de ce qu’ils payent. Il n’est pas surprenant que le mouvement ait pris dans les zones rurales ou les villes moyennes : ce sont ces territoires qui ont pâti du recul et de la dégradation des services publics depuis plus de dix ans.

Ils ont vu partir les tribunaux, fermer les hôpitaux et disparaître les trésoreries. La contrepartie de l’impôt n’est plus tangible. Ils ont l’impression d’être prélevés pour entretenir le train de vie somptuaire des élites politiques.

Si Alexis Spire distingue les gilets jaunes du poujadisme, les contradictions inhérentes de ce mouvement l’y rattachent idéologiquement. Il s’agit de revendiquer moins d’impôts mais plus de dépenses, sans considérer aucun changement de mode de vie alors que celui-ci pose problème pour l’environnement.

Un constat sévère peut être dressé, les gilets jaunes sont le degré zéro de la politique. Dire “Je ne suis pas content” ne suffit pas, encore faut-il savoir jouer collectif pour proposer un véritable projet de société et sortir du chacun pour soi. Oui, il s’agit d’un mouvement qui renvoie à un problème économique de fond sur retour de l’inflation. Oui, cela souligne les faiblesses structurelles des politiques de transport et de logement en France. Mais les gilets jaunes ne veulent pas sortir de la logique de l’étalement urbain. Ielles ne remettent pas en cause le système. Leurs partisan-e-s veulent une part du gâteau plus grande sans se soucier de la répartition globale. Dans leur demande ne figure aucun projet collectif pour changer la donne. Ce qui est normal car cela remettrait en cause leur mode de vie. Ce sont les personnes frustrées du capitalisme, bernées par ses rêves et qui ruminent leur frustration. Bref, comme le souligne un article d’Eunomia, laissons mourir ce mouvement et retournons à nos combats.

EDIT : Priscillia Ludosky, l’initiatrice de la pétition à l’origine du mouvement, a publié un texte assez long avec des propositions, montrant un vrai travail de documentation. Jean Gadrey a publié une critique sur son blog. On en retiendra le côté très bisounours de ce texte, avec une baisse des prélèvements obligatoires sur le carburant (hausse de la TVA) et une hausse des dépenses pour financer la transition énergétique. Jean Gadrey ajoute que Mme Ludosky est tres optimiste sur la disponibilité des carburants propres et n’inclue pas la nécessité de la sobriété énergétique dans son discours. Or la baisse des taxes qu’elle prône irait même dans le sens contraire en baissant le coût des carburants. Enfin, “il n’y a rien dans ce texte sur les principaux responsables de la situation actuelle, sociale et écologique, ni sur la façon de les mettre à contribution pour une vraie transition qui serait socialement acceptée parce que juste.” En clair, rien n’est dit sur le choix d’allocation des ressources et sur les redistributions à faire. J’ai peut-être été mauvaise langue en parlant de “degré zéro” mais on reste sur une conscience politique embryonnaire.

3 comments
  1. L’article est intéressant 😉 Je suis d’accord avec le constat classant le mouvement à droite et l’assimilant au niveau zéro de la politique.

    Néanmoins, la conclusion me dérange. Je trouve facile de dire qu’en somme, les gilets jaunes sont “des égoïstes qui doivent arrêter de se regarder le nombril”. Quand tu vois les cadeaux fiscaux faits aux ultra-riches (suppression de l’ISF notamment), notre incapacité à lutter contre l’évasion fiscale ; et en même temps un certain nombre de mesures fiscales défavorables à la classe moyenne (augmentation de la CSG sur les retraites, baisse des pensions de réversion, taxes sur les carburants). Avec en plus, le porte-parole du gouvernement qui traite les Français de beaufs “qui fument des clopes et roulent au diesel”, qu’est-ce que l’on espère ?

    Mon analyse est que tout ça participe d’une même logique politique. Le gouvernement ne peut pas lutter efficacement contre l’évasion fiscale et doit respecter les critères budgétaires européens. Ses marges de manœuvre sont donc réduites et il ne peut pas vraiment alléger la fiscalité sur les ménages. Même si d’autres mesures (ex : baisse des cotisations sociales sur le travail) viennent plus ou moins contrebalancer l’effet “pouvoir d’achat”, le cerveau humain est fait de tel sorte qu’il surpondère les événements défavorables.
    Avec une popularité aussi faible, la seule stratégie possible côté LREM pour remporter les prochaines élections est de cliver les électeurs, de faire prospérer le ras-le-bol, l’abstention et les extrêmes. Comme ça, on se retrouve avec le Front National au deuxième tour, on joue le coup de “l’union sacrée” pour “faire barrage” à “la lèpre populiste”, et le tour est joué !
    Je ne dis pas que le mouvement des gilets jaunes est téléguidé par l’exécutif, je dis juste que le gouvernement a intérêt à laisser pourrir cette situation.

    Malheureusement, il me semble que ce mouvement des gilets jaunes est le témoignage d’un mal-être profond. Beaucoup de gens perdent espoir je pense, à cause d’un sentiment diffus que les choses vont en s’empirant et que rien ne peut inverser cette tendance. L’humain a besoin de croire en quelque chose pour se lever le matin, aller bosser et supporter le poids du quotidien : croire que demain sera meilleur qu’aujourd’hui, croire que son travail permettra d’améliorer la vie de sa famille, croire que les politiques sont là pour l’aider et non pour le mépriser… Et ce n’est pas en traitant ces gens de “beaufs”, de “racistes” ou de “fainéants” que l’on pourra lutter contre ce phénomène de désespérance.
    A mon sens, nous avons vraiment besoin d’arrêter d’opposer des segments de la population les uns contre les autres : les femmes contre les hommes, les vieux contre les jeunes, les noirs contre les blancs, les urbains et les ruraux, etc. La France n’est pas une addition de sous-groupes mais un ensemble de citoyens censés être réunis par un projet commun. Pour cela, nous avons besoin d’un vrai projet politique fédérateur, ce qui actuellement nous fait cruellement défaut.

    • Je suis globalement d’accord avec ta conclusion. Ce mouvement montre une défiance envers un État qui a à sa tête un gouvernement qui va dans l’intérêt des ultra-riches. La rupture étant consommée, on assiste à un repli sur soi. Néanmoins, je continue de penser que c’est une solution de facilité. Il faut voir plus loin que le bout de son nez.

      Je suis d’accord aussi que Macron tente de s’incarner en rempart pour protéger les institutions face à la montée du populisme. Cela colle bien avec sa narration.

      Pour ma part, j’essaie d’éviter les quolibets et toute forme de mépris. Je suis d’accord avec toi que ce n’est pas une attitude constructive. Par contre, je pense qu’il y a des principes sur lesquels on ne doit pas transiger. Je ne peux pas accepter un mouvement qui laisse prospérer des éléments d’extrême-droite en son sein. Les divisions de genre, d’âge, de territoire ou de dimension ethno-culturelles existent déjà. Pour les groupes opprimés, on ne peut pas leur demander de se taire. Si on veut une union comme tu le souhaites, nous devons lutter efficacement contre ces oppressions.

  2. Je viens de lire une interview de Natacha Polony et je trouve qu’elle résume bien mon point de vue… Je suis très sceptique quant aux mouvements de “lutte contre les oppressions”, car on ne peut pas avoir un vrai débat constructif lorsque des partisans autoproclamés du “Bien” souhaitent nous délivrer du “Mal”. Selon moi, cette posture amène plus de divisions que de réconciliations, car face à une incapacité à dialoguer, chacun se radicalise au fil du temps.

    Regarde l’interview et dis-moi ce que tu en penses 😉

    http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2018/11/30/31001-20181130ARTFIG00354–les-minorites-et-leurs-dogmes-etouffent-nos-libertes.php

    Bien que le cas américain soit différent, j’ai aussi envie de faire appel à une vidéo de Morgan Freeman, dans laquelle il s’interroge sur les initiatives antiracistes :

    https://youtu.be/FRnTovm26I4

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