La situation sociale délétère à Mayotte vient de son boom économique

Les manifestations pour dénoncer l’insécurité font rage à Mayotte en ce mois de mars 2017 et la visite de la ministre à l’Outre Mer, Annick Girardin, n’a pas apaisé les tensions.
La délinquance et l’insécurité sont fortes à Mayotte. Le journal Le monde notait dans un article
En 2015, 23,5 logements sur 1 000 ont ainsi été cambrio­lés (7 sur 1 000 en métropole). Les vols avec violence se multiplient et ce phénomène touche tout le territoire, sans exception.
Il faut d’abord rappeler le contexte de misère de la région. En 2014, le PIB/habitant (la totalité du revenu produit sur un territoire divisé par le nombre d’habitants) était de 8500€ à Mayotte contre 31.800€ en France en 2016. Les pays voisins sont les Comores, Madagascar et le Mozambique qui ne sont pas réputés pour la prospérité de leur économie.
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Graphique extrait du rapport du 2 juin 2017 intitulé “Mutations et perspectives pour les économies des territoires français de l’océan Indien” par le sénateur de Saint-Barthélémy, Michel Magras.

 Un syndicaliste CGT cité dans un excellent article de France culture parle “d’un îlot de pauvreté dans un océan de misère“. On ne peut résumer mieux la situation. Quelques chiffres sur Mayotte donné par l’article de France culture que je vous recommande de lire pour en savoir plus sur le contexte social et historique de Mayotte: 
  • Département le plus jeune de France (un habitant sur deux a moins de 17 ans),
  • Département le plus pauvre de France (84% des habitants vivent sous le seuil national de pauvreté et 71 % de la population n’a aucun diplôme qualifiant, quand seulement trois Mahorais sur dix en âge de travailler ont un emploi).
  • Le taux de scolarisation et les conditions d’enseignement très éloignés des standards français.
  • En 2016, 69% des mères ayant donné naissance à Mayotte sont de nationalité comorienne. Globalement, le nombre de naissances a fait un bond de 45 % entre 2013 et 2016. Une augmentation due à l’arrivée (considérée comme illégale par la loi française) toujours plus nombreuses de Comoriens sur l’île de Mayotte.
Depuis 2011, Mayotte est un département français. Cela a entraîné une hausse des dépenses publiques et des revenus de transfert vers ce territoire. La demande à Mayotte s’est retrouvée stimulée par cette politique keynésienne menée depuis bientôt dix ans, ce qui booste son économie:
“Selon Le Journal de Mayotte, la croissance de l’île est soutenue par « trois moteurs puissants ». D’une part, la consommation des administrations publiques, contribuant aux trois quarts de la hausse de la richesse, s’élève en 2013 à 1,12 milliard d’euros, soit 60% du PIB et plus du double de ce qui est observé au niveau national (24%). La mise en place de l’indexation en serait la principale raison. C’est la première fois que l’INSEE mesure les effets de la sur-rémunération des agents de la fonction publique sur l’économie mahoraise: « Elle modifie profondément la donne et booste la richesse du département », précise le quotidien. La mise en place progressive des minima sociaux a aussi provoqué une hausse des dépenses de l’assurance maladie et maternité.”
Evidemment, cet afflux de revenu augmente la consommation des ménages et pousse les entreprises à investir dans un marché dont la taille s’accroît. La croissance annuelle du PIB est de 7%. Sachant que les pays environnants sont extrêmement pauvres, cela attire des migrant-e-s qui veulent fuir la misère. Ceux-ci se retrouvent notamment dans le secteur informel très présent sur l’île comme le relève l’INSEE dans sa lettre de janvier 2018:
” En 2015, à Mayotte, les entreprises informelles représentent les deux tiers des entreprises marchandes. Mais elles ne génèrent que 9 % de la valeur ajoutée de l’ensemble des entreprises, soit 54 millions d’euros. Elles investissent peu et leur productivité est faible. “
 Les fruits de la croissance restent très inégalement partagés. On a une partie de la population qui s’enrichit tandis qu’une autre (composée notamment de migrant-e-s non régulier-e-s) vit de l’économie informelle et reste dans la pauvreté. Cette situation est très bien décrite dans l’article du Monde déjà cité plus haut:
Ce sont deux mondes qui se font face : d’un côté ces habitations hérissées de barbelés et équipées de télésurveillance, de l’autre ces banga (cabanes) de tôle, qui s’entassent à flanc de colline, sur des terrains privés ou appartenant à la communauté, où logent sans droits les immigrés clandestins venus pour la plupart des Comores à partir de l’île d’Anjouan, distante de 70 kilomètres des cô­tes mahoraises.
 La situation sociale est dramatique. On parle de milliers enfants abandonnés qui errent dans les rues.  Vous avez tout pour obtenir un cocktail digne de New-York au XIXe siècle avec ses richesses qui suscitent les convoitises et ses gangs.
 
Il est illusoire de croire que seule la répression résoudra tous les problèmes des Mahorai-s-es. Les Mahorais qui mènent des opérations de “décasage” (détruire les maisons des immigrés clandestins pour les chasser) sont les mêmes qui emploient des Comorien-n-e-s comme ouvrier-e-s non déclaré-e-s dans la construction. Une politique répressive ne fera qu’aggraver la situation des immigré-e-s comorien-n-e-s qui seront encore plus explosés à la précarité. Ielles deviennent plus vulnérables à l’exploitation par des employeurs mahorais.
Tant qu’il y aura un développement économique qui exclura une partie importante de la population et que la croissance économique de Mayotte continuera, la situation ne pourra qu’empirer. La France ne pourra pas faire l’impasse sur une politique de développement des pays voisins notamment les Comores. Maintenant que Mayotte est devenu un département français, la France doit assumer de traiter avec les Comores et Madagascar comme de vrais partenaires économiques. Il est dans l’intérêt de penser à un plan de développement dans la région. On peut aussi s’interroger sur les conséquences sur l’environnement des constructions d’infrastructures dans le cadre du développement de Mayotte et quelles sont les perspectives pour l’économie locale au-delà de l’aide publique de l’Etat français. Je vous conseille ce billet écrit par un professeur de lycée à Mayotte en 2015.
Je n’ai pas traité de la dimension culturelle du sujet. La départementalisation est aussi un choc culturel qui a changé brutalement les institutions mahoraises. Avant 2011, il y avait une justice coutumière de droit musulman et du jour au lendemain, elle a été remplacée par des tribunaux de droit français. 40% de la population mahoraise ne parle pas français. On se retrouve avec une partie de la population qui du jour au lendemain se voit compromettre son accès à la justice. Je vous recommande cet article du Nouvel Obs sur le sujet.
 

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