Le capital de la peur : La commercialisation de la sécurité

Ce texte est une traduction enrichie de quelques liens, contenu multimédia et de notes de bas de page du billet intitulé “El capital del miedo: La comercialización de la seguridad” du blogueur Álvaro Soler (compte twitter) sur son blog “Distopías de un mundo feliz“. Le texte utilise ici la notion de “vie liquide” du sociologue Zygmunt Bauman pour expliquer comment l’instabilité de nos vies engendrées par le capitalisme sert de ressort pour exploiter nos peurs afin de nous vendre des solutions autoritaires et répressives.

Vidéo pédagogique et humoristique de la chaîne “Et tout le monde s’en fout” sur le sentiment de la peur.

La vie actuelle dans les sociétés occidentales nous est présentée comme une vie pleine d’instabilité, ce qui se traduit par des emplois changeants, des relations éphémères, des besoins infinis… Ainsi, dans les décennies passées, le progrès était une idée liée au progrès, à la sécurité et à l’amélioration inévitable des conditions de vie, objectifs inextricablement liés à l’innovation technologique et scientifique. Aujourd’hui, la notion de progrès n’est plus la même, l’accélération des aspects sociaux de la vie a fait que le progrès technologique comporte un risque d’exclusion, et donc, au lieu de garantir une augmentation des conditions de vie, il promet une incertitude constante[1].

Cette augmentation de l’instabilité dans nos vies et l’accélération des processus qui les composent, est l’une des principales caractéristiques de la “vie liquide”. Ce concept a été développé par le sociologue Zygmunt Bauman pour expliquer le processus de changement et d’accélération que la vie individuelle et sociale du citoyen d’aujourd’hui a subi. Pour Bauman, cette instabilité qui caractérise nos vies et la société en général, provient de trois raisons spécifiques :

  • Tout d’abord, la révolution des TIC, qui a généré un transfert d’informations à l’échelle mondiale qui a interconnecté le monde entier grâce aux nouvelles technologies.
  • Deuxièmement, l’immigration à grande échelle, une migration qui n’a jamais été vue dans les dimensions qui se produisent aujourd’hui[2], et qui a la capacité de changer le contexte social et démographique plus rapidement qu’auparavant.
  • Enfin, le poids important des grandes entreprises et corporations, qui ont une capacité d’influence égale ou supérieure à celle des États eux-mêmes, et qui, de plus, ont réussi à insérer leurs logiques néolibérales d’accélération, de concurrence et de dynamisme typiques du marché économique dans tous les niveaux de la vie sociale.

Chaque serrure supplémentaire que nous mettons sur la porte d’entrée en réponse aux rumeurs successives d’attaques par des criminels d’apparence étrangère, chaque révision du régime alimentaire en réponse à une nouvelle “panique alimentaire”, fait paraître le monde plus traître et plus redoutable, et déclenche des actions plus défensives (qui, malheureusement, sont sûrement vouées au même résultat). Nos craintes se perpétuent et se renforcent de plus en plus.

Zygmunt Bauman, La vie liquide (2017),

Que nous laisse ce contexte ? L’incertitude et l’insécurité dans nos vies. Mais nous ne devons pas oublier que la soi-disant “vie liquide” est vécue dans une société de consommation. De cette façon, l’insécurité même que génère le système capitaliste actuel est commercialisée et utilisée à son propre profit. La peur et la recherche de la sécurité sont l’un des principaux moteurs de la consommation, et sont également utilisés de façon intensive par le marketing. On en trouve tout le temps des exemples (annonces d’alarme, défense personnelle, assurances…) et pas seulement sur des sujets liés à une éventuelle agression ou agression, mais aussi sur d’autres types d’insécurité. Par exemple, avec les effets de la vieillesse (cosmétiques, régimes, gymnastique, sport…). En outre, cette vente en gros de l’insécurité se fait également par le biais de programmes politiques et des médias eux-mêmes, lesquels diffusent leurs récits sur les menaces permanentes à la sécurité des personnes[3].

Dans son discours une conférence TED intitulé “le miracle de la sécurité“, Bruce Schneier explique qu’une entreprise ou un État qui veut vous vendre de la sécurité va en réalité vous vendre “un sentiment de sécurité” pour que vous vous sentiez satisfait du service de sécurité fournit. C’est ce qui constitue le “mirage de la sécurité”. Des sous-titres existent en Français pour cette vidéo.

Actuellement, nous trouvons un exemple clair d’alarmisme délibéré à travers le problème des “squatters”[4][5]. Il est clair que ce n’est pas un problème massif, outre qu’il y a beaucoup de nuances et que chaque cas de “squat” est très différent. Cependant, il occupe les unes et les heures de télévision. De toute évidence, les grandes chaînes savent qu’un sujet axé directement sur l’intégrité personnelle suscite de l’audimat, même s’il ne s’agit pas d’un problème social et qu’il n’est pas nécessaire d’alarmer la population, la première chose à faire est de produire une histoire basée sur la peur, l’incertitude et l’insécurité. D’autre part, il y a d’autres agents qui profitent de ce processus générateur d’insécurité. Par exemple, les partis politiques. L’extrême droite, Vox et le PP [NDLR: parti populaire, droite] dans le cas de l’Espagne (mais je vous assure que cela peut être extrapolé à de nombreux autres pays), utilisent le débat sur les squats comme un outil de diversion, détournant l’attention des véritables problèmes sociaux, générant dans leur cas un contexte fictif où il est très facile de criminaliser, et surtout, de promettre la sécurité, atteignant ainsi leur seul objectif : obtenir des voix par tous les moyens possibles. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de cas de “squat” clairement abusif, non, ce que je veux soulever c’est, est-ce vraiment un problème social à l’échelle nationale ? Pourquoi n’analysez-vous pas le contexte potentiel qui peut faciliter la prise de telles décisions (crise, augmentation des inégalités, problème des maisons vides, expulsions massives) ? Une poigne de fer et la répression sont-elles la seule/meilleure solution ? Une loi anti-squat de nature coercitive va-t-elle vraiment arrêter le problème ? Cette loi peut-elle profiter aux banques et les encourager à procéder à des expulsions de personnes qui ne peuvent pas payer leur hypothèque ? Je pense que ces réflexions sont plus que nécessaires, sinon nous pourrions nous retrouver avec un pourcentage important de personnes qui votent pour des partis d’extrême droite par crainte qu’un “squatteur” fictif ne les laisse sans abri. Cependant, il y a une possibilité infiniment plus élevée que ce soit la banque qui finisse par les expulser, et que la victime devienne alors un criminel potentiel simplement parce que les médias et la propagande politique le veulent ainsi.

Le monde que vous voyez à la télévision ressemble à un monde dans lequel les “citoyens / moutons” sont protégés des criminels / loups” par des “policiers / bergers”.

Ray Surette, Media, Crime and Criminal Justice (1992), page.43

[1] A ce sujet, Daniel Bensaid a écrit un beau texte qui s’intitule “Les incertitudes du progrès“.

[2] Voir pour quelques chiffres cette page du site de l’ONU : Le nombre de migrants internationaux atteint 272 millions, en hausse dans toutes les régions du monde, 17/09/2019

[3] Le côté spectacle du business de la sécurité avait été pointée du doigt dans un reportage de cash investigation publié en septembre 2015

[4] En France aussi, l’arsenal législatif contre les squats s’est durci ces dernières années. Voir L’expulsion de squatteurs : ce qui a été modifié avec la loi ELAN, Patrick Lingibé, Village de la justice, 11/2018

[5] Comme le souligne l’association Droit au Logement, la loi ELAN qui a durci le squat a été l’occasion une fois plus de précariser les personnes les plus vulnérables.

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2 comments
    • Cela me fait plaisir qu’en tant qu’auteur, tu approuves la traduction. J’en suis particulièrement heureux. J’ai beaucoup apprécié de lire et traduire ton texte.

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