Si on vous bassine avec le modèle allemand

L’Allemagne avec son taux de chômage de 3,9% et son excédent commercial de 8% est présenté comme un modèle à suivre. Néanmoins, un rapport du FMI est venu écorné cette image.

Il rappelle un élément de base. Un pays qui a un excédent commercial produit plus de biens et de services qu’il n’en demande. La production excédentaire est exportée. D’un point de vue monétaire, cela signifie que le pays gagne beaucoup plus d’argent qu’il n’en dépense. Il a ainsi un excédent d’épargne qu’il peut placer à l’étranger. A l’inverse, un pays qui connaît un déficit commercial a un besoin de financement. Il nécessite des financements étrangers pour qu’il puisse consommer plus ce qu’il produit.

Le solde commercial est égal au solde de financement primaire d’un pays (solde de l’épargne privée primaire + déficit public primaire). Par le mot primaire, on entend qu’on exclut les intérêts. C’est une égalité comptable donc c’est toujours vrai. Autre fait important, il s’agit d’un jeu à somme nulle. Un déficit commercial d’un pays correspond forcément à un excédent commercial dans un autre.

Néanmoins, un pays n’est pas une entreprise. L’Allemagne engrange des excédents d’épargne considérables qu’elle accumule mais qu’elle n’utilise pas. Sa demande est anémique par rapport à sa production. Cela pénalise les Allemands les plus modestes qui ne bénéficient pas de cette richesse produite ainsi que les pays autour. Si la demande allemande reste faible, cela ne bénéficiera pas non plus aux pays qui exportent vers l’Allemagne.

Comme le souligne l’économiste, Marcel Fratzscher (économiste au think-tank allemand DIW), une erreur consiste à « croire que la balance commerciale d’un pays reflète la compétitivité de ses exportations. Elle dépend en réalité de ses choix en matière d’épargne et d’investissement. […] Ce n’est pas le volume des exportations de l’Allemagne qui pose problème, c’est plutôt le faible volume de ses importations en raison de l’insuffisance des investissements dans le secteur des services non exportateurs. »

Pour cette raison, le FMI demande à l’Allemagne de stimuler sa demande en augmentant les salaires et en dépensant pour améliorer la qualité des infrastructures. On peut dresser une liste des points qui écornent le mythe du « modèle allemand ».

Un-e Allemand-e sur cinq laissé-e sur le carreau .

Améliorer le solde de la balance commercial revient à accroître l’épargne. Si les dépenses de consommation stagnent et que les marges des entreprises augmentent, l’épargne s’accroît. Entre 2003 et 2005 sont adoptées les réformes Hartz qui comportent 4 volets:

  1.  Obligation pour les demandeurs d’emploi d’accepter des offres jugées acceptables + élargissement de la possibilité de recourir au travail temporaire en supprimant la durée maximale de mission en pouvant le rémunérer moins qu’un emploi permanent.
  2. Aide à la création d’entreprises pour les chômeurs + élargissement de la gamme des mini-jobs et midi-jobs (petits boulots payés entre 450 et 850€ par mois).
  3.  Durcissement des critères pour obtenir l’allocation chômage: augmentation de la durée de cotisation dans une période plus courte.
  4. Suppression des aides aux chômeurs en fin de droit remplacée par des contrats d’insertion au près de collectivités locales. Ceux-ci peuvent s’accompagner de tâches payées 1 euro de l’heure (ein-euro-jobs).

Ainsi les réformes Hartz ont flexibilisé le travail, ce qui a aidé les entreprises à augmenter leurs marges.

Comme le montre la vidéo ci-dessus, le taux de marge des entreprises allemandes connaissent une forte baisse pendant la crise de 2008-2009. Il a ensuite stagné. Il y a peut-être un lien avec l’instauration d’un salaire minimum horaire à 8,50€  en 2015 qui a limité le recours aux mini-jobs et midi-jobs (le volume horaire de ces petits boulots diminuant nécessairement). Le taux de marge allemand reste néanmoins très supérieur à celui des entreprises françaises.

En recourant à plus de travail intérimaire et en plafonnant les salaires, les entreprises allemandes ont pu embaucher plus (d’où la baisse du chômage) pour dégager plus de marge. La politique du gouvernement français précédent a consisté à s’aligner sur cette tendance à augmenter les marges des entreprises en diminuant les prélèvements obligatoires sur les entreprises et en permettant aux entreprises de négocier des accords qui permettent notamment de diminuer la rémunération des heures supplémentaires (voir mon billet sur la loi travail).

Si le FMI reconnaît la baisse du chômage engendrée par les réformes Hartz, il n’en alerte pas moins sur la hausse de la pauvreté et de la précarité. La hausse du recours à l’intérim et aux contrats cours augmente mécaniquement la précarité des travailleurs.
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photo libre
22,5% des salariés allemands gagnent moins que 60% du salaire médian. Le taux de pauvreté lui a augmenté plus de moitié entre 2000 et 2015, passant de 10 à 16,7%. L’article du monde dont sont extraits les deux graphiques ci-dessus ajoute:

Selon les derniers chiffres disponibles publiés par l’institut de statistiques Destatis, 20,1 % de la population allemande était, en 2015, menacée par le risque de pauvreté ou d’exclusion sociale, ce qui représente 16,1 millions de personnes.

Le FMI s’alarme de cette hausse et urge l’Allemagne de s’attaquer à ce problème. Si le modèle allemand profite aux épargnants qui pourront financer plus facilement leur retraite dans un contexte de vieillissement de la population, il ne faut pas oublier qu’un allemand sur 5 reste sur le carreau.

Des infrastructures qui se dégradent

Les autobahn allemandes sont mythiques notamment pour leurs portions sans limite de vitesse comme le montre la vidéo d’attn ci-dessus. Pourtant, cette vision pourrait définitivement devenir une image d’Épinal. Dès 2013, le Washington Post alertait sur le faible niveau d’investissement public allemand dans les infrastructures routières.

In 2011, the most recent year for which figures are available, Germany spent 0.6 percent of its gross domestic product on building and maintaining inland transportation infrastructure, according to the Organization for Economic Cooperation and Development. That was less than France, Britain, Canada and many others in the developed world.

Ce qui n’est pas sans conséquence sur la qualité des routes allemandes. Dans le classement du world economic forums sur la qualité des routes, l’Allemagne ne cesse de perdre des places. De troisième en 2006, elle est passée 10e en 2013 pour finir 13e dans le dernier classement avec une note de plus en plus basse. Ne vous en faîtes pas, la France est concernée aussi. Première en 2013, elle est aujourd’hui 7e.

Les routes ne sont pas les seules infrastructures concernées par cet abandon. L’internet est terriblement mauvais en Allemagne par rapport à sa richesse comme le note le FMI dans sa dernière déclaration:

The average stock of capital per worker in information and communications technologies is low in international comparison, and Germany ranks only 25th in the world in average download speeds.

En ce qui concerne la France, c’est encore plus catastrophique. Marcel Fratzscher ajoute:

Le taux d’investissement public de l’Allemagne est l’un des plus faibles du monde industrialisé. Ses villes qui sont à l’origine de la moitié de l’investissement public n’ont pas encore réalisé des projets qui se chiffrent à 136 millions d’euros, soit 4,5% du PIB, tandis que la réparation des écoles nécessiterait 35 milliards d’euros supplémentaires. Et l’investissement privé est limité, car voulant investir à l’étranger, beaucoup d’entreprises allemandes ne renouvellent pas leur équipement vieillissant.

La faiblesse de l’investissement en Allemagne vient aussi bien du secteur public que privé, d’où l’excédent d’épargne (qui correspond de façon comptable au solde commercial). D’ailleurs, comme le montre la vidéo de xerfi plus haut, le taux d’investissement des entreprises privées est d’environ 19% contre 22% en France.

On peut aussi ajouter que la moitié du mix électrique allemand provient du charbon. L’Allemagne fait des efforts et la part du charbon baisse déjà au profit des énergies renouvelables. Mais elle pourrait faire beaucoup plus vu l’argent qu’elle accumule. Cela contribuerait à créer des emplois locaux en Allemagne.

Peu d’effort de l’Etat pour les mères

L’Allemagne est certes dirigée par une chancelière mais elle est loin d’être un modèle d’égalité hommes-femmes. L’Allemagne est un pays qui dépense peu en proportion de son PIB dans la garde d’enfants.
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source: OCDE

Le FMI incite d’ailleurs l’Allemagne à consacrer plus de moyens pour augmenter le nombre de places en crèches:

Policies to expand labor supply through an enhanced provision of childcare and after school programs […] would be a good investment in Germany’s future.

Le taux d’activité des mères allemand est nettement inférieur au taux français selon l’OCDE. Et on constate qu’une écrasante majorité des mères allemandes sont à temps partiel:

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Source: OCDE

Non seulement les places en crèches sont en rares mais elles ferment souvent tôt (16h30) tout comme les écoles. Les sites d’expatriés montrent les difficultés de la garde d’enfant en Allemagne. Les femmes sont les plus exposées aux emplois les moins bien payés et aux emplois à temps partiel mis en avant par les réformes Hartz. Les mères vivant dans des familles monoparentales sont dans l’angle mort des politiques publiques allemande.

Un déséquilibre qui détruit l’Europe

Stockhammer (2013)  avait avancé l’idée que la hausse des inégalités avait poussé les pays européens à choisir entre deux modèles de croissance avant la crise de 2008:

  1.  Une croissance fondée sur la dette notamment immobilière. C’est ce que l’on a observé en Espagne et en Grèce. Ces deux pays en déficit commercial ont vu leur croissance stimulé par l’immobilier financé par des banques étrangères.
  2. Une croissance fondée sur les exportations. Ces pays exportateurs comme l’Allemagne placent leurs capitaux étrangers dans les pays qui voient leur croissance alimentée par la dette. Nous sommes dans un jeu à somme nulle. L’Allemagne a prêté aux pays en déficit commercial pour financer l’achat de ses exportations.

Quand la bulle immobilière éclate, la croissance des premiers s’effondre et par ricochet celle du deuxième groupe qui voit ses importations diminuer. En tant que créancier, l’Allemagne a fait pression pour mener une politique d’austérité dans le but de récupérer son du.  Le problème est que la baisse des politiques publiques a un effet récessif (en particulier à court terme) sur la production. La Grèce a vu son PIB diminuer, ce qui a fait baisser ses prélèvements obligatoires puisque l’assiette à prélever devenait plus petite. Or l’Allemagne a continué à faire pression pour continuer les politiques d’austérité pour compenser la baisse de l’assiette. Cela a entraîné un cercle vicieux entre baisse des dépenses publiques, baisse du PIB et baisse des impôts. Les Grecs, évidemment, en ont pâti.

Il est à noter que l’excédent commercial maximum autorisé est de 6% du PIB. Celui de l’Allemagne s’élève à 8 et elle n’a jamais eu aucune sanction. Et cela ne risque pas d’arriver puisque ses excédents commerciaux qui ne sont rien d’autre que de l’épargne lui ont permis de devenir l’argentier de l’Europe.

Aux origines du mal: la pensée de Walter Eucken

Macroéconomiste allemand, Walter Eucken (1891 – 1950), tenta d’analyser le contexte économique qui permit l’arrivée au pouvoir des nazis. Opposant aux nazis, il en tira la conviction qu’il faut s’opposer au corporatisme et au contrôle centralisé de l’économie promu par le reich. Il pointa du doigt le rôle de l’hyper-inflation des années 1920 et il jeta les bases de l’ordolibéralisme (ou « économie sociale de marché »):

  • L’opposition radicale à toute « politique de plein emploi », c’est à dire toute hausse de la dépense publique pour stimuler l’activité économique (politique keynésienne).
  • La flexibilité des prix et des salaires. Ces derniers doivent être ajustables par des accords d’entreprise ou de branche. Pour cette raison, l’Allemagne n’a pas eu de salaire minimum jusqu’en 2015.
  • L’équilibre des dépenses publiques.

Dans sa présentation de la pensée de Walter Eucken, l’économiste allemand Peter Bofinger explique les deux premiers points par le refus d’un contrôle centralisé de l’économie. Il ajoute aussi que la littérature économique a largement réfuté les points avancés par Walter Eucken. Les politiques de « plein emploi » n’ont pas amené notamment vers une économie centralisée. L’auteur souligne le comportement de « passager clandestin » de l’économie allemande:

En termes de PIB (à parité de pouvoir d’achat), l’Allemagne est la troisième plus grande économie du groupe des pays avancés.

Mais en termes d’ouverture (exportations en pourcentage du PIB), l’Allemagne figure au sein d’un groupe d’économies relativement petites. Du fait de cette ouverture, l’économie allemande peut suivre une approche de politique macro-économique passive puisqu’elle bénéficie fortement des politiques macro-économiques poursuivies dans d’autres grands pays.

Autrement dit, l’économie allemande est soutenue par les « politiques de plein emploi » des autres pays. Cela se reflète dans les déficits budgétaires très importants enregistrés dans toutes les autres grandes économies au cours de la période d’après 2007, déficits qui ont contribué à éviter une réapparition de la Grande Dépression. En d’autres termes, l’économie allemande est soutenue par les politiques de gestion de la demande d’autres pays – ceux-là mêmes qui sont fortement critiqués par les économistes allemands.

Peu d’espoir de changement en raison du vieillissement de l’Allemagne

Le vieillissement de l’Allemagne pousse le pays à épargner. Il est dans l’intérêt du gouvernement allemand que le pays garde un excédent commercial pour financer les retraites par capitalisation. L’autre conséquence est que le pays s’ancre à droite. Or la droite allemande incarnée par le bloc CDU/CSU est pleinement acquise aux principes de l’ordolibéralisme.

Le gouvernement allemand a exprimé son souhait d’installer un Allemand à la tête de la BCE. La politique monétaire expansionniste de draghi permettait de donner un peu d’air en gardant les taux d’intérêt bas.Wolfgang Schäuble, ministre des finances, vise la direction de l’eurogroupe. Ce dernier est un ordolibéral convaincu hostile à tout transfert entre pays de la zone euro en cas de difficulté de l’un d’entre eux. Il a été le promoteur le plus actif de l’austérité en Grèce.

Les chances pour les sociaux-démocrates (SPD) d’emporter les élections en automne ne cessent de s’éloigner. Les défaites se sont accumulées dans les élections dans trois landers en ce début d’année. La CDU creuse désormais l’écart dans les sondages. Martin Schulz, le leader du parti, reste beaucoup trop vague. Favorable par le passé à mutualisation des dettes entre Etats européens et à une hausse des dépenses publiques en Allemagne, il semble avoir mis beaucoup d’eau dans son vin depuis.

Le président français, Emmanuel Macron, qui représente le courant idéologique le plus favorable à l’Allemagne et à la construction européenne en France, a souligné l’importance pour l’Allemagne de résorber son excédent commercial. Ses propos ont néanmoins immédiatement suscité une forte hostilité outre-Rhin comme l’illustre cette une du magazine Der Spiegel.

der spiegel macron

Titre: « Cet ami qui nous coûte cher ». Sous-titre: « Emmanuel Macron sauve l’Europe, et l’Allemagne doit payer ».

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